Taxes Douanières : qui sont les perdants de la guerre commerciale de Trump ?

Les droits de douane du Président Trump sur les importations chinoises alimentent la volatilité du marché, mais ils ont aussi des répercussions à long terme sur la croissance économique aux États-Unis et au-delà .

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Le 17 septembre, Donald Trump a menacé sur Twitter d’augmenter les tarifs douaniers pour les partenaires commerciaux des États-Unis : « Si certains pays ne font pas d’affaires avec nous, ils seront taxés ! » Fidèle à sa grandiloquence, le président américain a annoncé peu de temps après de nouveaux prélèvements sur les importations chinoises, marquant une escalade dans sa guerre commerciale avec la superpuissance asiatique.

Depuis son arrivée au pouvoir, Trump a renégocié les accords commerciaux et menacé de retirer les États-Unis de l’Organisation Mondiale du Commerce. Mais les droits de douane sur la Chine sont la preuve de ses tendances protectionnistes. Trump a imposé une taxe de 10% sur 200 milliards de dollars d’importations chinoises supplémentaires, menaçant de porter le taux à 25% l’an prochain si aucun accord n’est conclu pour atténuer les tensions commerciales.

Pour expliquer cette décision, le président a invoqué l’insistance de la Chine sur le « partage des connaissances » avec les entreprises étrangères, en échange de l’accès au marché. Les économistes soutiennent cependant que les méthodes de Trump seront contre-productives. Contrairement à ses précédentes taxes sur l’acier et l’aluminium, les dernières  taxes douanières visent plus de produits et pourraient entraîner une hausse des prix pour le consommateur américain. Mais les taxes douanières ne feront pas disparaître la véritable bête noire de Trump : le déficit commercial américain.

L’art des affaires

Jeffrey A. Frankel, professeur d’économie à l’Université de Harvard, a été membre du Council of Economic Advisers (CEA) sous les gouvernements Reagan et Clinton. Selon lui, l’objectif de Trump d’éliminer le déficit commercial « injuste » de l’Amérique grâce à une série de nouveaux accords bilatéraux, va à l’encontre de la logique économique. « Les droits de douane de Trump n’amélioreront pas les soldes commerciaux bilatéraux des États-Unis, car la somme de ces soldes doit s’ajouter au déficit commercial global -  déterminé par la différence entre l’épargne nationale et l’investissement. L’épargne nationale est en baisse en raison des réductions d’impôts de Trump et des mesures de relance budgétaire, ce qui creuse le déficit de la balance courante. Cela a eu pour résultat d’aggraver le déficit commercial - précisément ce que Trump ne veut pas. »

L’accent mis par Trump sur le déficit commercial global n’a pas non plus pris en compte certaines nuances économiques.

S’il est vrai que le déficit commercial bilatéral s’élevait à 375 milliards de dollars l’an dernier, les entreprises américaines sont bien plus actives en Chine que l’inverse. Selon les derniers chiffres officiels, en 2015, les filiales multinationales américaines ont réalisé 222 milliards de dollars de ventes auprès des consommateurs chinois - de plus en plus aisés - (les données relatives aux ventes chinoises aux États-Unis ne sont pas disponibles, mais elles sont probablement beaucoup plus faibles).1

Le déséquilibre commercial entre les deux pays semble encore moins évident si l’on considère la nature mondiale des chaînes d’approvisionnement modernes. Trump a demandé à Apple de rapatrier la construction de l’iPhone des usines chinoises dans le cadre de sa tentative de relance de l’industrie manufacturière américaine. Alors que les importations d’iPhone ajoutent des milliards au déficit commercial chaque année, des estimations récentes montrent que la Chine ne gagne qu’environ 8 dollars par unité.2 La majeure partie des bénéfices revient soit à Apple elle-même, soit à d’autres pays spécialisés dans les composants du produit à plus forte valeur ajoutée. Si l’iPhone était entièrement fabriqué aux États-Unis, son prix augmenterait probablement d’au moins 100 dollars.3

Après avoir imposé une dernière série de taxes douanières , le secrétaire américain au Commerce, Wilbur Ross, a déclaré que la Chine était « à court de balles » pour mener une guerre commerciale.4 Mais Beijing a le pouvoir d’imposer des restrictions aux entreprises américaines opérant en Chine, ou de mettre en place des taxes sur les industries américaines en représailles, qui sont importantes pour la base électorale du président. Il est possible que cela se produise déjà: Trump a fait valoir que le dernier cycle de droits de douane de la Chine est conçu pour influencer les élections de mi-mandat en novembre.5

Marchés et croissance

D’après M.Frankel, Trump a maintenant poussé les États-Unis au bord d’une guerre commerciale totale avec la Chine. Il entrevoit trois scénarios possibles. Tout d’abord, Trump obtient de Beijing des concessions modestes, mais qui sauvent la mise , ce qui lui permet de remporter la victoire et de désamorcer le différend, comme ce fut le cas pour les modifications relativement mineures apportées à l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) lors des pourparlers avec le Mexique en septembre.

Deuxièmement, Trump adopte des taxes drastiques qui font des ravages économiques de courte durée, mais qui sont négociées à la baisse par un successeur moins sévère. Le troisième scénario serait le plus préjudiciable à long terme : la perspective que le différend réduise le système commercial mondial en blocs d’opposition qui rappellent l’époque sombre des années 1930 protectionnistes.

Ce dernier scénario pourrait avoir de graves répercussions sur la croissance et les marchés financiers mondiaux. Les marchés d’actions de la zone euro et du Japon - régions dans lesquelles le commerce représente environ un tiers de la croissance du PIB - seraient durement touchés. Mais les plus grands perdants seraient probablement les marchés émergents. Le 17 septembre, l’indice composite de Shanghai a clôturé à son plus bas niveau depuis novembre 2014, tandis que les rendements nets de l’indice MSCI Emerging Markets ont reculé de près de 12 % sur l’année au 18 septembre.6

La hausse des taux d’intérêt américains et la vigueur du dollar ont joué un rôle dans cette sous-performance, tout comme les difficultés idiosyncrasiques de la Turquie et de l’Argentine. Mais les tensions commerciales exacerbent la volatilité des marchés émergents, selon Alistair Way, responsable des actions émergentes chez Aviva Investors. À plus long terme, le protectionnisme risque d’annuler les gains réalisés par les économies émergentes au cours des dernières décennies, même si les dommages ne se limiteront pas à ces marchés.

« L’augmentation des échanges commerciaux est un moteur clé de la croissance dans les économies émergentes et un facteur clé de la convergence entre les marchés émergents et développés au cours des dernières décennies, de sorte qu’un protectionnisme accru constitue un risque important. Mais compte tenu de l’interconnexion du système commercial mondial, il ne s’agit pas seulement d’un problème pour les marchés émergents. Certaines des menaces les plus extrêmes, comme la délocalisation de la production de l’iPhone de la Chine vers les États-Unis, auraient toutes sortes de conséquences pour les chaînes d’approvisionnement et le coût des produits pour les consommateurs et les entreprises du monde entier », explique Alistair Way.

Trump estime peut-être que les États-Unis sont suffisamment riches et puissants pour tirer parti du chaos économique que leur politique commerciale menace de déclencher. C’est un pari risqué.

La dette et le dollar

Dans une note de recherche récente, les analystes de la Deutsche Bank ont averti que la tentative de Trump de réduire les déficits commerciaux tout en augmentant les mesures de relance budgétaire pose « le plus grand défi à l’ordre monétaire international depuis l’effondrement de Bretton Woods dans les années 1970 ».7

Le problème est que les États-Unis ont besoin d’acheteurs étrangers pour leur dette, alors même que les différends commerciaux de Trump menacent d’éroder les excédents de la balance courante, fortement détenue par les pays asiatiques, alimentés par l’appétit pour les bons du Trésor américains au cours des deux dernières décennies. Le résultat logique: soit une hausse des rendements des emprunts d’État, soit - plus vraisemblablement - un affaiblissement du dollar, selon les analystes de la Deutsche Bank. La hausse des coûts d’emprunt qui en découle pourrait même anéantir la capacité de l’économie américaine à générer un excédent de revenus sur un stock croissant de dette extérieure nette, ce que l’on appelle le « privilège exorbitant » qui avait traditionnellement soutenu le statut du dollar comme monnaie de réserve mondiale. Un tel renversement serait hautement symbolique.

« Le statut du dollar en tant que monnaie de réserve mondiale semble sûr pour l’instant, étant donné l’absence d’alternatives, et la Chine et d’autres grandes économies sont susceptibles de conserver d’importantes réserves de bons du Trésor, » déclare Michael Grady, économiste en chef et macro-stratège chez Aviva Investors. « Mais une hausse modérée des rendements du Trésor - peut-être de 40 ou 50 points de base - ou un affaiblissement du dollar sont possibles, en raison de l’augmentation de la dette et des tensions géopolitiques galopantes sous le règne de Trump. »

Commerce et confiance

Les experts du commerce suggèrent que le feu de joie de Trump à l’égard des traités se révélera plus directement contreproductif à ses intérêts. Anne Krueger, professeure d’économie internationale à l’Université Johns Hopkins, a été économiste en chef de la Banque mondiale et Managing Director du FMI. Selon elle, l’augmentation des tarifs douaniers causera des souffrances à court terme dans les industries lourdes que Trump s’est donné pour mission de protéger, au risque d’un retour de bâton politique avant les élections de mi-mandat.

« De nombreuses industries utilisatrices de métaux vont être touchées par les droits de douane sur l’acier et l’aluminium. On rapporte que des usines américaines licencient des travailleurs ou ferment leurs portes parce qu’elles ne peuvent pas obtenir l’acier dont elles ont besoin, ou parce qu’elles ne peuvent concurrencer les Européens ou les Japonais qui paient moins cher. Les marges commencent donc à souffrir, même si cela n’apparaît pas complètement dans les données. »

Mme Krueger s’inquiète également des effets durables sur la réputation des États-Unis parmi les autres pays. « Le fait qu’il existe des traités et des accords que nous avons signés, puis reniés, nous rendra moins dignes de confiance à l’avenir. Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un s’engagerait dans un accord commercial en toute confiance avec les États-Unis après qu’ils aient renégocié l’accord de libre-échange avec la Corée du Sud, puis imposé de nouveaux droits de douane. Il me semble que le tort causé en termes de confiance est incroyablement important. »

Les recherches montrent qu’à la suite de l’adhésion de la Chine à l’OMC en 2001, ce n’est pas seulement la baisse des droits de douane qui a favorisé le commerce et la croissance économique, mais une réduction de l’incertitude quant à l’orientation future des taux tarifaires.Les politiques protectionnistes de Trump sont à l’origine de nouvelles incertitudes, les pays se préoccupant des conséquences à long terme des guerres commerciales. Quel que soit le prochain candidat à la «tarification», les États-Unis ne seront pas à l’abri des dommages..

Références

  1. ‘Trump forgets that US companies in China are doing a roaring trade’ Financial Times, juin 2018
  2. ‘We estimate China only makes $8.46 from an iPhone’, The Conversation, juillet 2018
  3. ‘How much would the iPhone cost if it were made in America?’, Vox, septembre 2018
  4. ‘Commerce Secretary Wilbur Ross : China is ‘out of bullets’ to retaliate against Trump’s new tariffs,’ CNBC, septembre 2018
  5. Dans un message publié sur Twitter le 18 septembre, Trump a écrit : « La Chine a ouvertement déclaré qu’elle essayait activement d’influencer et de modifier notre élection en attaquant nos agriculteurs, nos éleveurs et nos travailleurs industriels en raison de leur loyauté envers moi. »
  6. MSCI.com
  7. ‘« America First ; dollar last, » Deutsche Bank Markets Research, avril 2018
  8.  Voir « Upsetting the Apple cart » The Economist, septembre 2018

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