La production croissante d’huile de palme est l’une des premières causes de la déforestation mondiale, lourde de conséquences en Asie du Sud-Est en 2015. Les sociétés qui vendent des produits de marque et les investisseurs font pression sur les entreprises à l’heure actuelle pour que leur production ne soit pas à l’origine d’une nouvelle dégradation environnementale et sociale. Abigail Herron, Responsable de l’Investissement Responsable chez Aviva Investors, nous livre son analyse.

C’est à perte de vue que s’étendent les plantations de palmiers, entrecoupées uniquement par les installations de production qui transforment le fruit en une huile lucrative utilisée dans à peu près tout, des produits de la biscuiterie jusqu’aux biocarburants.

En survolant le territoire de l’île indonésienne de Sumatra, j’ai été frappée de constater que le panorama offert depuis mon hublot aurait été bien différent il y a vingt ans. De grandes zones de forêts tropicales et d’autres écosystèmes d’une grande valeur  écologique ont été rasés pour faire place à une vaste monoculture. L’industrie de l’huile de palme est un employeur important et une source importante de recettes d’exportation pour l’Indonésie, mais au prix de coûts sociaux et environnementaux démesurés.

J’ai fait partie d’un groupe composé de 25 investisseurs qui ont visité Jakarta, Sumatra et Singapour en septembre dernier dans le but de rencontrer des entreprises d’huile de palme, des petits exploitants, des fonctionnaires et des organisations non gouvernementales. Le voyage a été planifié par l’organisation non gouvernementale internationale Principes pour l’Investissement Responsable, ONG parrainée par les Nations-Unies.

En tant qu’investisseur, j’espérais pouvoir vérifier dans les faits la mesure dans laquelle les entreprises d’huile de palme se sont engagées à réduire la déforestation, un facteur majeur du changement climatique. En 2014, l’Indonésie et la Malaisie comptaient pour environ 75 % de la production mondiale d’huile de palme. À l’échelle mondiale, la production s’est chiffrée à 61 milliards de dollars la même année[1] et devrait, selon les estimations, passer à 88 milliards de dollars d’ici 2022[2]. Le pays a vu s’envoler en fumée plus de six millions d’hectares de forêts naturelles entre 2000 et 2012[3], situation qui pourrait s’aggraver si l’industrie n’effectue pas un virage complet vers un modèle durable.

J’ai vite constaté que la situation s’était améliorée depuis ma dernière visite à Singapour en novembre 2015, grâce aux pressions exercées par les fabricants des grandes marques internationales, des  investisseurs et d'autres intervenants. À cette date, le ciel de l’Asie du Sud-Est s’était éclairci lentement au bout de longs mois de brouillard, brouillard principalement attribuable à la destruction par le feu des tourbières riches en carbone pour faire place aux plantations de palmiers à huile et de bois à pâte. Ledit brouillard revient chaque année, mais comme le phénomène météorologique El Niño avait alors réchauffé la mer et retardé les pluies, les feux avaient perduré plus longtemps et sur une zone plus étendue. 

Les feux émettent plus de gaz à effet de serre dans l’atmosphère que l’Allemagne toute entière au cours d’une année ordinaire. Cette pollution aurait causé 100 000 décès prématurés – dont 90 000 en Indonésie – selon les estimations publiées dans une étude réalisée par les universités Harvard et Columbia[4]. Selon la Banque mondiale, les coûts estimés pour l’économie indonésienne se chiffrent à 16,1 milliards de dollars[5], comparativement aux 7 milliards de dollars versés pour la reconstruction ayant suivi le tsunami de 2004[6]. Les relations diplomatiques entre l’Indonésie et le pays voisin, Singapour, qui n’avaient jamais été hostiles, sont devenues tendues à l’extrême.

La réputation de l’industrie de l’huile de palme est tombée à son niveau le plus bas, provoquant des boycottages par les consommateurs, des contestations judiciaires, l’imposition d’amendes et le resserrement de la réglementation. Pour moi, une photo à la une du journal singapourien, The Straits Times, a bien saisi l’humeur du moment. L’image montrait un supermarché en train de retirer de ses rayons différents produits afin de faire pression sur les entreprises reconnues pour avoir contribué à l’épais brouillard. Les boycottages ont quant à eux attiré l’attention sur cette question à Singapour (qu’on appelle la « Cité du Lion »).

En créant son nouveau programme dédié au financement responsable [7], l’Association des Banques de Singapour (Association of Banks of Singapore – ABS) s’est vue exercer des pressions sur les prêteurs qui financent l’industrie de l’huile de palme. Les banques singapouriennes seront tenues de divulguer dans leurs rapports annuels l’engagement de leur haute direction en matière de financement responsable. La Banque Centrale de Singapour (Monetary Authority of Singapore) entend surveiller l’adoption et la mise en œuvre des lignes directrices en partenariat avec l’Association des Banques, qui souhaite la pleine conformité de ses membres d’ici 2017.

La pression s’est intensifiée cette année. En mars dernier, la Table ronde pour une huile de palme durable (RSPO) a décidé de suspendre le label de durabilité délivré au groupe IOI[8], un de premiers producteurs d’huile de palme au monde, à la suite des plaintes formulées par les ONG pendant plusieurs années. La RSPO soutenait que le groupe IOI avait permis à ses filiales de détruire des tourbières et des forêts pour ériger des plantations illégales à l’extérieur de leurs concessions. La suspension a fait chuter le cours des actions du groupe IOI de 17 %.

La décision de la RSPO a déclenché un puissant effet de domino. Quelque 27 acheteurs en entreprise, ont suspendu ou interrompu leurs liens commerciaux avec le groupe IOI. Le groupe, d’abord sur la défensive, a par la suite entamé une action en justice. Il a déposé une requête devant les tribunaux suisses aux motifs que la suspension était une sanction disproportionnée par rapport à la nature des plaintes. Peu de temps après, le bon sens l’emportait et le groupe abandonnait la poursuite pour tenter de régler ce différend à l’amiable. En août, le groupe a recouvré sa certification de durabilité délivrée par la RSPO pour son huile de palme, mais ses relations commerciales ne sont pas complètement revenues à la normale.

Fait encourageant, un certain nombre de grands acteurs sur le marché de l’huile de palme ont promis de mettre fin à leur implication dans la déforestation et la destruction des tourbières par le feu.

Toutefois, il reste encore beaucoup à faire dans ce domaine. Les entreprises vertueuses de ce secteur devront résoudre des difficultés considérables pour réaliser leurs objectifs, tandis que d’autres n’ont pas encore signé d’engagement. Espérons que la transition vers une industrie de l’huile de palme durable élargira sa portée et sera plus rapide, notamment parce que le temps est compté pour certaines espèces animales. Il serait fort regrettable que les orangs-outans et les tigres du Sumatra soient des espèces qui s’éteignent, tout comme l’ont fait les dodos avant eux.

  

[1] Grand View Research : https://www.grandviewresearch.com/press-release/global-palm-oil-market

[2] Grand View Research : http://www.prnewswire.com/news-releases/palm-oil-market-to-reach-88-billion-by-2022-grand-view-research-inc-514882361.html

[3] Université du Maryland : http://umdrightnow.umd.edu/sites/umdrightnow.umd.edu/files/nclimate2277-aop_2.pdf

[4] Université Harvard : https://www.seas.harvard.edu/news/2016/09/smoke-from-2015-indonesian-fires-may-have-caused-100000-premature-deaths

[5] Banque mondiale : http://documents.worldbank.org/curated/en/776101467990969768/The-cost-of-fire-an-economic-analysis-of-Indonesia-s-2015-fire-crisis

[6] Banque mondiale : http://www.worldbank.org/en/news/feature/2012/12/26/indonesia-reconstruction-chapter-ends-eight-years-after-the-tsunami

 [7] Association des banques de Singapour : https://abs.org.sg/docs/library/abs-guidelines-responsible-financing.pdf

[8] RSPO: http://www.rspo.org/news-and-events/announcements/notice-to-rspo-members-on-the-suspension-of-ioi-groups-certification

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