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Les réformes règlementaires américaines sont dans la ligne de mire du Président Trump, ce qui pourrait avoir des implications importantes à court et long terme pour le secteur bancaire nous dit Richard Saldanha, gérant actions internationales chez Aviva Investors.

Presque 10 ans jour pour jour après qu’ HSBC ait lancé l’alerte quant aux problèmes des sub-primes américains en constituant des provisions pour créances douteuses de 20% supérieures aux prévisions1, Donald Trump a signé le 3 février dernier un décret qui pourrait remettre en cause la plus grosse partie de la réforme bancaire introduite aux États-Unis après la crise financière ou tout au moins altérer la supervision et l'application des règles.

Le « Dodd-Frank Act » a été mis en place en 2010, notamment dans le but de permettre aux autorités de régulation une supervision plus étroite des grandes institutions trop grandes pour faire faillite (« too big to fail » et de limiter les risques pris par ces établissements.

Le décret du Président Trump vise à définir les principes de base de la règlementation du système financier américain tout en favorisant la croissance économique. Lorsqu'il s'est exprimé au moment de la signature, le Responsable presse de l'administration américaine, Sean Spicer, a déclaré : « Le Dodd-Frank Act est une politique désastreuse qui fait obstacle à nos marchés en réduisant le financement disponible et en paralysant la capacité de notre économie à générer de la croissance et à créer des emplois. Il a imposé des centaines de nouvelles règles à suivre par les établissements financiers et a mis en place une nouvelle agence inadéquate et contraire à la constitution [sic] qui ne protège pas efficacement le consommateur. Pire encore peut-être, alors qu'il va beaucoup trop loin sur bien des points, le Dodd-Frank n'a en rien réglé les causes de la crise financière ; alors que cela doit impérativement être fait, comme nous le savons tous. En effet, la question du « too big to fail » reste entière et nous devons nous assurer une fois pour toute que la faillite d'une grande banque ne se répercutera plus sur les contribuables. »2

Le décret est soutenu par l'ex-directeur opérationnel de Goldman Sachs, Gary Cohn, désormais directeur du « National Economic Council », ce dernier semble jouer un rôle central dans la réforme financière. Alors que d'autres anciens de Goldman comme Steve Mnuchin, Secrétaire du Trésor et Steve Bannon, membre du « National Security Council », ont également été nommés parmi les conseillers proches du président, il est à craindre que les intérêts des grandes banques écartent la réforme de la lutte contre le risque systémique.

Après la signature du décret, M. Cohn a déclaré au Wall Street Journal : « Les Américains vont avoir de meilleurs choix et de meilleurs produits car nous n'allons pas plomber les banques avec des centaines de milliards de dollars de coûts règlementaires chaque année »3

Mme Dodd-Frank, l'ex-présidente de la « Securities and Exchange Commission » (SEC), Mary Jo White, alerte sur les dangers d'une interférence politique trop importante à la fois dans les règles fixées par l'autorité de régulation et dans leur application. Elle déclare : « Les propositions législatives du Congrès visant à la refonte de notre processus règlementaire sont une autre tendance du moment qui va à l'encontre de l'indépendance de la Commission. Le Parlement a ainsi adopté un projet de loi la semaine dernière, le « SEC Regulatory Accountability Act », qui imposerait des obligations contradictoires, fastidieuses et démesurément tatillonnes concernant les questions économiques réglementées par la SEC sans aucun intérêt supplémentaire pour les investisseurs par rapport à l'analyse économique complète que nous conduisons déjà. Ces obligations empêcheraient également la Commission de réagir en temps voulu à l'évolution des marchés ou aux risques susceptibles d'annoncer une crise de marché. »4

En écho à la pression croissante en faveur de la dérèglementation bancaire, la perspective d'une charge règlementaire allégée a permis aux valeurs bancaires nationales de propulser le Dow Jones à un nouveau record cette année. Dans un récent article, Richard Saldanha (RS), gérant actions mondiales pour Aviva Investors, envisageait les difficultés et les risques d'un retour en arrière par rapport aux règles du « Dodd-Frank Act », ainsi que les perspectives pour les banques américaines par rapport à leurs concurrents internationaux. En voici un extrait :

Trump semble parti pour faire marche arrière sur la plupart des réformes bancaires engagées dans le cadre du « Dodd-Frank Act ». Quelle est la probabilité qu'il parvienne à ses fins ?

RS : Si le décret en lui-même ne mentionne pas spécifiquement le Dodd-Frank, Trump a clairement en vue de remanier une bonne partie des dispositions législatives qui encadrent les banques. Le décret stipule un objectif d'assouplissement de la charge règlementaire mais il n'indique pas clairement jusqu'où il ira dans ce sens. En termes de délais, je pense qu'il est peu probable de voir des  changements significatifs avant 2018. Ce qui ouvrira probablement la voie au chapitre du changement sera la nomination des dirigeants de nombreuses agences de régulation financière au cours de l'année qui vient, notamment le « Consumer Finance Protection Bureau » et bien sûr la Réserve fédérale (Fed) elle-même. La démission récente du gouverneur de la Fed, Daniel Tarullo, acteur clé de la mise en œuvre de nombreuses réformes financières et qui avait adopté une position intransigeante avec les banques, est un geste symbolique dans cette potentielle « relève de la garde ».

L'abrogation du Dodd-Frank nécessiterait l'aval du Congrès, à savoir le vote de 60 voix au Sénat. Les Républicains ne détenant actuellement que 52 sièges, il leur faudrait des soutiens supplémentaires parmi les Démocrates, ce qui semble peu probable à ce stade. Ceci étant dit, il reste de la marge de manœuvre pour des ajustements secondaires de certaines règles en vigueur.

Les éléments sur lesquels se concentre l'effort de changement sont les stress tests annuels, en particulier l'analyse et l'examen complets du capital (CCAR), qui pourraient potentiellement libérer des fonds supplémentaires. Autre point d’achoppement, les aspects qualitatifs qui évaluent les plans de gestion du capital et du risque. Nous n'en sommes qu'aux prémices et les spéculations vont bon train sur les changements à attendre. Mais c'est d'avantage la direction que prendra la règlementation et les signaux envoyés par le décret qui comptent.

Un retour en arrière ?

RS : Le danger est de faire un trop grand pas en arrière et de se retrouver dans une situation proche de celle qui avait précipité la crise financière mondiale de 2008. Il ne faut pas oublier que le Dodd-Frank a été introduit pour éviter que la crise financière se reproduise et sur ce plan les autorités ont réussi : la capitalisation des grandes banques est aujourd'hui largement meilleure. Dans tous les cas, les dirigeants des banques ne sont pas favorables à une modification complète de la règlementation. Mais ils souhaiteraient être libérés de certains aspects qui les contraignent à conserver davantage de capital qu'ils ne l'estiment suffisant.

L'hypothèse d'une revue à la baisse de la règlementation se reflète-t-elle dans les valeurs bancaires ?

RS : La quête de croissance du programme du Président Trump a renforcé le thème d'investissement de la réflation et a contribué à alimenter la récente remontée des banques. Les courbes de rendement se sont déjà pentifiées à la veille de l’élection de novembre et ont poursuivi sur cette tendance sous l'effet de prévisions d'une hausse plus rapide que prévu des taux d'intérêt américains. Cet environnement a donné un coup de fouet nécessaire au produit net d'intérêts des banques qui avait flanché précédemment durant la période prolongée de taux bas. Concernant la dérèglementation, je dirais qu'à ce stade, elle n'est que modérément prise en compte dans les valeurs bancaires compte tenu de l'incertitude qui entoure la nature exacte et le calendrier des changements à venir. Le principal élément moteur de l'évolution des cours des titres bancaires restera sans doute les prévisions de taux d'intérêt.

La signature du décret du 3 février est importante par le signal qu'elle donne sur la priorité accordée au sujet par l'administration Trump. La nomination de nouvelles personnes à la tête des autorités de régulation comme le candidat à la présidence de la SEC, Jay Clayton, pourrait faciliter la mise en place de la règlementation voulue par Trump. Les responsables de la Fed, de « la Federal Deposit Insurance Corporation, de « l'Office of the Controller of the Currency » et de la « Commodity Futures Trading Commission » devraient tous  se retirer d'ici février 2018. Trump aura ainsi l'occasion de nommer quatre nouveaux responsables à la tête de ces organismes de règlementation financière dans les douze mois à venir.

Le programme de Trump comporte-t-il des éléments qui pourraient avoir des répercussions négatives  sur le secteur bancaire ?

RS : Il y a l'argument selon lequel un protectionnisme accru des États-Unis freinerait la croissance mondiale et consécutivement l'activité des marchés de capitaux, ce qui serait clairement une perspective négative pour les banques. Les marchés se sont largement emparés des aspects pro-croissance des propositions de Trump. Le protectionnisme est un sujet épineux pour l’ensemble des banques dans le monde

Qu'en est-il pour les banques européennes ?

RS : Les cours de leurs actions ont également bénéficié de l'annonce du décret. Pour celles qui opèrent aux États-Unis (qui sont donc soumises aux stress test CCAR), tout retour en arrière par rapport à ces stress tests serait bénéfique. Il est difficile d'envisager une dérèglementation significative dans le secteur bancaire européen alors nous sommes en attente de l'accord final du Comité de Bâle sur le contenu de la nouvelle enveloppe règlementaire (Bâle IV). Compte tenu de cette divergence potentielle du contexte règlementaire entre les deux rives de l'Atlantique, obtenir un accord mondial sur la règlementation bancaire pourrait s'avérer plus difficile que jamais.

Sur un horizon plus long, craignez-vous que l'assouplissement du Dodd-Frank accroisse le risque systémique ?

RS : Certaines voix se sont élevées parmi les Démocrates pour dire que le risque systémique augmenterait. Mais tout dépendra de l'ampleur du retrait des règles et de l'approche des régulateurs. Les banques américaines sont largement mieux capitalisées qu'elles ne l'étaient en 2008. Le marché serait moins perturbé si certaines règles étaient assouplies compte tenu de la solidité des bilans des banques. Le risque systémique deviendrait un problème si la réforme devenait trop importante.

Quels sont les effets à prévoir sur l'exécutif ?

RS : Là encore, cela dépendra beaucoup de l’importance des modifications de la règlementation. Ceci étant dit, le risque existe que la supervision financière ne soit pas aussi importante sous le nouveau régime en place même si les marchés semblent très attentifs à ce risque, tout au moins pour l'instant.

Les nominations aux fonctions règlementaires et les désignations finales nous en diront plus. Il fait peu de doute que les Démocrates rejetteront une partie des réformes programmées. Mais si vous êtes le dirigeant d'une grande banque, vous porterez une oreille plus attentive et bienveillante aux échos qui reviennent de M. Trump et de ses conseillers.

Vous attendez-vous à un glissement à la baisse des capitalisations des banque américaines après les propositions de changement de Trump ?

RS : Je pense qu'il s'agit plus de ne plus augmenter le niveau de capital des banques que de le réduire sensiblement, quel que soit le relâchement des règles du Dodd-Frank. Dans la durée, les banques pourraient y trouver un nouveau souffle et l'opportunité de redistribuer du capital à leurs actionnaires.

Peu de risque d'une nouvelle crise financière donc ?

RS : Le risque existe toujours mais il est important de reconnaître que les banques américaines sont plutôt en bonne santé à ce stade, sur le plan de leur capitalisation du moins.

Verra-t-on des banques européennes traverser l'Atlantique pour s'installer aux États-Unis ?

RS : Tout dépend du degré de la dérèglementation. Si les changements sont légers, il est peu probable que des institutions du type BNP Paribas ou Deutsche Bank déplacent tout à coup de grandes parties de leurs opérations Outre-Atlantique. De nombreuses banques européennes ont des opérations américaines soumises aux stress tests et aux CCAR, elles seront donc aidées par le relâchement de ces règles.

Un assouplissement du régime règlementaire bancaire est-il plus favorable aux actions qu'au crédit ?

RS : La réaction à l'annonce du décret a été beaucoup plus vive sur le marché d'actions que parmi les investisseurs obligataires, ce qui a probablement à voir avec le positionnement des investisseurs en faveur de la hausse des rendements du capital. La perspective d’une augmentation des dividendes  et des rachats d'actions serait certainement plus positive pour les actions que pour le crédit. Une fois ce constat fait, on peut penser que la dérèglementation pourrait être favorable aux deux catégories d’actifs si les banques devenaient plus rentables et si l'économie américaine générait une croissance plus forte. Mais on se projette dans ce cas à plus long terme. 

1 Source : BBC, US housing slowdown knocks HSBC, 8 février 2007

http://news.bbc.co.uk/1/hi/business/6341205.stm

2 Source : The White House, Briefing à la presse par le Secrétaire d'Etat responsable de la presse Sean Spicer, 3 février 2017

https://www.whitehouse.gov/the-press-office/2017/02/03/press-briefing-press-secretary-sean-spicer-232017-8

3 Source : The Washington Post, Trump to order regulatory rollback Friday for finance industry starting with Dodd-Frank, 3 février 2017

https://www.washingtonpost.com/news/morning-mix/wp/2017/02/03/trump-to-order-rollback-friday-of-regulations-aimed-at-finance-industry-top-aide-says/?utm_term=.aeaac9d2838b

4 Source : Securities and Exchange Commission, The SEC after the Financial Crisis: Protecting Investors, Preserving Markets, 17 janvier 2017

https://www.sec.gov/news/speech/the-sec-after-the-financial-crisis.html

 

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