Le Brexit continue à faire la une au Royaume-Uni, mais l’Union Européenne est confrontée à d’autres défis à long terme, de la montée de l’euroscepticisme en Italie à l’arrêt des progrès de la réforme en zone euro.

Habillé d’un costume taillé sur mesure et le sourire pétillant aux lèvres, le nouveau président français Emmanuel Macron traverse un océan calme. Derrière lui, les chaussures à imprimé léopard de la première ministre du Royaume-Uni Theresa May flottent doucement sur l’eau – un symbole du projet maudit du Brexit. Mais Macron reste imperturbable, les yeux fixés sur l’horizon infini.

La couverture de The Economist de juin 2017 capture parfaitement les grands espoirs de l’Europe pour la présidence de Macron. Après avoir créé un nouveau parti à partir de rien et battu sa rivale d’extrême-droite à plates coutures lors des élections françaises, Macron – libéral, centriste, résolument pro-européen – a été salué comme l’homme de la situation, capable de relancer la France, d’écarter la menace du populisme et de sauver la zone euro. 

L’UE doit faire face à un pouvoir politique inexistant au cours d’une période difficile

Dix-huit mois plus tard, plutôt que marcher sur l’eau, Macron essaie tant bien que mal de garder la tête hors de l’eau. Son taux de popularité a chuté pendant les manifestations massives contre les nouvelles taxes sur les carburants et les retraites. Les partis nationalistes sont en plein essor dans le sud et l’est de l’Union européenne, ce qui complique les espoirs de Macron en matière de réforme de l’UE. Pour ne pas arranger les choses, sa proche alliée, Angela Merkel, va bientôt démissionner du poste de chancelière allemande. 

Avec la perte d’autorité de Macron et de Merkel, l’UE doit faire face à un pouvoir politique inexistant au cours d’une période difficile.

Le Brexit pourrait perturber les marchés, et les partis eurosceptiques devraient tirer leur épingle du jeu lors des élections européennes de mai. L’Italie reste vulnérable d’un point de vue économique. A moyen terme, les institutions inachevées de la zone euro sont mal équipées pour gérer une nouvelle crise de la dette, tandis que les divisions sur les migrations pourraient provoquer des dérives plus profondes.

« L’Europe se trouve à un tournant », explique Stewart Robertson, Economiste Senior pour le Royaume-Uni et l’Europe, Aviva Investors. « L’Union Européenne peut se targuer de plusieurs réussites : des démocraties saines, des économies riches et les villes les plus habitables du monde. Mais si l’UE veut continuer à prospérer, elle devra résoudre certains problèmes urgents, notamment les fractures politiques et économiques qui touchent la zone euro. »

L’Europe en 2019

Commençons par les défis immédiats. À la date de rédaction de ce rapport, le Royaume-Uni devrait quitter l’UE le 29 mars 2019, bien que les détails de son départ restent flous. Si le Royaume-Uni prospère de manière indépendante, d’autres États membres de l’UE pourraient vouloir suivre son exemple ; un Brexit économiquement préjudiciable, en revanche, pourrait servir d’avertissement.

Personne ne trouverait son compte sur des autoroutes engorgées ou devant des avions cloués au sol, l’un des risques d’un « no deal ». Mais l’économie de la zone euro semble mieux positionnée que celle de la Grande-Bretagne pour absorber les chocs éventuels. La croissance du PIB de la zone euro s'est établie à 1,5 % en 2018, un chiffre solide mais peu spectaculaire, inférieur à celui de 2017, mais durable dans les limites de la capacité à long terme de l'Union.

L’escalade des tensions commerciales mondiales reste une menace pour la croissance, mais la Banque Centrale Européenne (BCE) a laissé une certaine marge de manœuvre en ce qui concerne la normalisation des politiques. 

Les élections parlementaires européennes fin mai seront un indicateur du sentiment politique post-Brexit dans toute l’UE. Même si l’institution diminuera en taille après le départ du Royaume-Uni, le vote reste un projet de grande envergure : 705 eurodéputés seront élus dans 27 états membres, représentant près de 500 millions de personnes. Le Parlement Européen est la seule institution de l’UE dont les membres sont élus au suffrage direct. La plupart des eurodéputés forment des alliances fragiles qui travaillent ensemble pour légiférer. 

« Les élections au Parlement Européen seront importantes », affirme Chris Bickerton, professeur à l’Université de Cambridge et auteur de The European Union: A Citizen’s Guide. « Ce seront les premiers tests pour Macron, et il est fort probable qu’il ne s’en sorte pas indemne. Il sera intéressant de voir qui récupérera ses voix, peut-être le Front National ou le centre-droite en France. »

Les élections parlementaires européennes seront un indicateur du sentiment politique post-Brexit dans toute l’UE

Après avoir prôné une plus grande intégration de la zone euro et fermement défendu les valeurs libérales, le président français est devenu la cible du mécontentement eurosceptique à travers le continent. Les gilets jaunes continuent de battre le pavé de la capitale, vêtus de leurs gilets haute visibilité, malgré les tentatives d’apaisement du gouvernement via l’augmentation du salaire minimum et la suppression des nouvelles taxes proposées sur les carburants.

« La tentative de Macron visant à forcer un consensus commun [en Europe] sera affectée par la situation dans son pays », explique le professeur Jean Pisani-Ferry, universitaire de la Hertie School of Governance et ancien directeur du programme et des idées sur la campagne présidentielle de Macron. « Macron s’affaiblit sous l’effet des Gilets Jaunes. Ce que nous voyons en France est la manifestation typiquement française d’un phénomène beaucoup plus large : la frustration économique, sociale et politique des classes moyennes et des classes moyennes inférieures, que nous avons pu constater lors du vote du Brexit et lors de l’élection de Donald Trump. »

Selon les analystes, il est peu probable que les élections au Parlement Européen aboutissent au franc succès de l’un des regroupements parlementaires existants, les partis socialistes alignés sur l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates devant perdre des sièges. Cela signifie que les eurodéputés pourraient avoir besoin de créer une grande coalition pour légiférer au cours des cinq prochaines années – résultat qui n’apaisera probablement pas les plaintes selon lesquelles le Parlement est mal équipé pour répondre aux questions les plus urgentes de l’Europe.

Sortie de l’Italie ?

Parmi ces problèmes, l’euroscepticisme de l’Italie est sans doute la plus grande menace pour le projet européen. Le gouvernement de coalition au pouvoir, alliance inhabituelle entre la Ligue du Nord d’extrême droite et le Mouvement 5 étoiles anarchique, menace de bafouer les règles fiscales de la zone euro, bien qu’il ait conclu un accord tardif sur les dépenses avec la Commission Européenne en décembre 2018. Le nouveau budget prévoit l’augmentation du déficit de l’Italie à un peu plus de 2 %, au-dessus de la limite fixée précédemment, mais en deçà des 2,4 % prévus dans la proposition initiale.

Le secteur financier italien reste fragile et les tensions politiques risquent de s’intensifier

La fin du programme d’assouplissement quantitatif de la BCE en décembre a peut-être joué un rôle dans le rétropédalage du gouvernement italien. Les décideurs politiques étaient particulièrement inquiets de l’augmentation des écarts de rendement entre les obligations italiennes et allemandes, le plus gros acheteur d’obligations d’État du continent ayant réduit ses achats. La dette publique italienne représente plus de 130 % du PIB, un poids qui pourrait se révéler rapidement insoutenable en cas de hausse des rendements.

« L’accord entre la Commission Européenne et le gouvernement italien devrait calmer la situation », explique Stewart Robertson. « Les finances publiques italiennes risquaient de s’enliser dans une situation explosive et insoutenable. En revanche, le secteur financier italien reste fragile et les tensions politiques risquent de s’intensifier. L’Italie n’est pas encore sortie de ce mauvais pas. »

Le mélange explosif du populisme eurosceptique, de la dette élevée et de la croissance anémique de l’Italie porte à croire qu’elle pourrait décider de quitter l’UE à l’instar du Royaume-Uni. Étant donné que l’Italie utilise la monnaie unique, les conséquences seraient bien plus néfastes que le Brexit – relibellé en lire, le niveau de richesse de l’Italie chuterait et ses dettes libellées en euro seraient alors impayables, provoquant une onde de choc dans toute la zone euro et les marchés financiers en général.

Carlo Bastasin est associé principal du programme de politique étrangère de la Brookings Institution à Washington D.C. et auteur de Saving Europe, une étude approfondie de la crise de la zone euro. Il souligne que l’Italie est toujours un pays prospère, avec un niveau élevé de richesse par habitant. Selon les chiffres de la Banque d’Italie, les ménages italiens disposent d’un patrimoine collectif de 10 500 milliards d’euros, dont 4 200 milliards d’euros d’actifs financiers. Il est peu probable que les citoyens italiens mettent en danger cette richesse.

« D’une certaine manière, les Italiens ont utilisé leur patrimoine et leur richesse comme moyen de défense contre un État inefficace », dit Carlo Bastasin. « En admettant que la situation budgétaire était bancale, et que le gouvernement pourrait ne pas être en mesure de rembourser ses dettes et de faire face à ses engagements de retraite, les Italiens ont investi dans l’immobilier et ont épargné. Paradoxalement, la faiblesse de la croissance économique en Italie renforce le besoin de défendre le niveau de richesse par rapport au niveau de revenus. »

Tout ceci signifie qu’un changement de gouvernement italien – peut-être provoqué par la détérioration des fortunes économiques du pays – est plus probable qu’une sortie de l’UE à moyen terme, selon Carlo Bastasin. « La situation fiscale de l’Italie n’est pas cohérente avec les politiques économiques du gouvernement. Soit la position fiscale s’avère insoutenable, soit le gouvernement change, et ce dernier point est plus facile à mettre en place. Même si le gouvernement de coalition comprenait un seul parti populiste plutôt que deux, la situation fiscale et le programme du gouvernement seraient plus cohérents. »

La division nord-sud

Le bras de fer entre l’Italie et la Commission Européenne indique l’existence d’une fissure plus profonde entre le nord et le sud de la zone euro. A l’instar de l’Italie, d’autres pays d’Europe du Sud – dont la Grèce, l’Espagne et le Portugal – continuent de subir les conséquences économiques de la crise de la dette souveraine qui a suivi la crise financière mondiale de 2009.

Liées à la monnaie unique, ces économies plus faibles n’ont pas été en mesure de suivre la voie conventionnelle pour faire face à l’adversité – casser les taux d’intérêt pour dévaluer leur monnaie et rendre leurs exportations plus compétitives. Au lieu de cela, elles ont dû baisser les salaires et les prix pour obtenir le même résultat. L’austérité et le chômage généralisé ont laissé des séquelles économiques qui persistent à ce jour – les « effets de l’hystérésis », dans le jargon économique – et ont contribué à la montée du populisme dans ces pays. Pendant ce temps, les états d’Europe du Nord se sont redressés beaucoup plus rapidement.

Dans son livre EuroTragedy: A Drama in Nine Acts, l’économiste Ashoka Mody compare l’écart grandissant entre le nord et le sud de la zone euro à la « grande divergence » qui a suivi la révolution industrielle à la fin du 18ème siècle, au cours de laquelle la croissance dans certains pays européens a accéléré tandis que d’autres régions comme l’Amérique latine et l’Afrique ont entamé un long déclin. Selon lui, des problèmes endémiques et interdépendants tels que la mauvaise qualité institutionnelle, le vieillissement rapide des populations et la faible productivité continueront à peser sur les économies du sud de l’Europe et à tester l’intégrité de la zone euro.

Map of Europe

Dans le même temps, les pays du nord de l’Europe continueront d’enregistrer de solides performances, accumulant des excédents significatifs qui contribueront aux déséquilibres dans l’ensemble du bloc. Selon l’Ifo, Institut de Recherche Economique, l’Allemagne a enregistré un excédent courant estimé à 300 milliards de dollars (soit 7,8 % du PIB) en 2018, le plus important au monde pour la troisième année consécutive.

« L’Europe a besoin du rééquilibrage de l’économie allemande, mais il est politiquement difficile pour l’Allemagne de renoncer à son excédent courant durement gagné », explique Ed Kevis, Gérant Actions Européennes chez Aviva Investors. « L’Allemagne a bénéficié d’une monnaie artificiellement faible ; même si d’autres pays ont souffert. L’idéal serait que le gouvernement allemand investisse dans des infrastructures à la fois au niveau national et à l’échelle européenne pour redistribuer une partie de cet argent. »

Si une autre crise survenait, un transfert fiscal plus direct du nord vers le sud pourrait être nécessaire pour sauver les économies endettées. Mais les plans de sauvetage sont une question politiquement sensible en Allemagne et dans d’autres pays du nord comme le Danemark, la Finlande, l’Irlande, la Suède, les Pays-Bas et les États baltes ; groupe surnommé la nouvelle Ligue hanséatique d’après la confédération de corporations qui dominait le commerce en Europe médiévale.

Stewart Robertson oppose la zone euro aux États-Unis, qui réagissent très différemment aux pressions économiques internes. La crise de l’épargne et des prêts américaine dans les années 1980 et 1990, par exemple, a entraîné la faillite de plus de 1 000 petites banques, principalement dans le sud du pays. Le plan de sauvetage de 50 milliards de dollars du gouvernement fédéral en 1989 s’est soldé par le transfert fiscal des États américains aisés sur la côte est et ouest vers ces régions économiquement plus faibles. Mais, à la différence des récents sauvetages de la zone euro, celui-ci n’a provoqué qu’un murmure de la part de l’opposition politique.

« Contrastant nettement avec les conséquences de l’accord de sauvetage de la Grèce en 2015 dans la zone euro, les mesures de sauvetage lors du problème d’épargne et de prêts n’ont pas suscité de controverse, même si le coût proportionnel pour les États américains plus aisés était bien plus élevé que celui des pays riches d’Europe pendant la crise de l’euro », explique Stewart Robertson. « Tant que la zone euro ne sera pas dirigée comme les États-Unis, avec une union de transferts internes, ce genre de problèmes continueront à émerger. »

Ouverture ou fermeture

Les divergences au sein de l’UE ne sont pas simplement économiques. Si les partis dominants européens se ressemblent beaucoup, chaque parti populiste l’est à sa manière. Alors que les insurgés du sud de l’Europe s’opposent à l’austérité budgétaire imposée par les pays du nord, les dirigeants de droite de l’est, comme le hongrois Victor Orban et le polonais Andrzej Duda, tendent à contester davantage le libéralisme social et l’immigration, remettant en question les valeurs que l’Europe s’est efforcée de définir.

Le soutien à la liberté de mouvement au sein de l’UE reste fort, mais l’opposition aux migrants non européens se renforce – et pas seulement à l’est. Le refus d’Angela Merkel de rejeter deux millions de réfugiés de la frontière allemande en 2015, dont la plupart ont fui la guerre en Syrie, a été salué par ses admirateurs à travers l’Occident comme le symbole du libéralisme social européen. Mais cela a créé une opportunité pour le parti d’extrême-droite, Alternative für Deutschland (AfD), de se développer en tant que puissance électorale en attisant le ressentiment à l’encontre de l’immigration. 

Jean Pisani-Ferry affirme que la principale fracture politique en Europe ne sépare plus la gauche de la droite ; les principaux débats se déroulent à présent entre ceux qui préconiseraient des modèles sociaux et économiques « ouverts » plutôt que « fermés ». « D’une part, vous avez des personnes qui préfèreraient imposer la fermeture des frontières aux migrants, mais peut-être aussi aux biens et services. De l’autre côté, on voit des personnes plus internationalistes. Cela devient un clivage important dans toute l’Europe. » 

De nouvelles alliances se forment le long de cette ligne politique « ouverte-fermée ». Victor Orban et Matteo Salvini, ministre de l’intérieur italien d’extrême-droite, poussent pour instaurer un nouveau pacte entre les partis anti-immigration afin de contester le consensus libéral au sein des institutions de l’UE.1 Du côté « ouvert » de l’équation, l’eurodéputé belge Guy Verhofstadt a appelé l’UE à imposer des sanctions à l’encontre des États membres qui enfreignent les valeurs libérales de l’Europe en érodant les normes démocratiques et en attaquant la liberté de la presse.2

La dépendance de l’Allemagne vis-à-vis de l’approvisionnement énergétique russe complique la donne

Une partie du problème est que l’UE n’a guère le pouvoir de s’attaquer aux causes profondes de l’instabilité mondiale qui alimentent la politique d’extrême-droite. Même l’Allemagne, la plus grande économie d’Europe, ne consacre que 1,2 % de son PIB à la défense, bien en deçà des directives de l’OTAN de 2 %. Cela signifie qu’il faut compter avec les conséquences des catastrophes mondiales – telles que la crise des réfugiés syriens – sans pouvoir contribuer à leur résolution.

À l’ère de la montée des tensions des « grandes puissances », cette faiblesse pourrait devenir de plus en plus préjudiciable, d’autant plus que le réchauffement climatique devrait conduire à une plus grande concurrence face aux ressources naturelles et à une migration de masse sur le long terme. La dépendance continue de l’Allemagne vis-à-vis de l’approvisionnement énergétique russe via le gazoduc Nord Stream complique encore plus la donne. 

« La menace protectionniste de Donald Trump, la question de Nord Stream, l’héritage politique national de la crise des migrants et des réfugiés, l’influence croissante de l’Autriche au sein de l’UE et sa capacité à nouer des alliances avec des États comme l’Italie, sont autant de difficultés auxquelles le gouvernement allemand n’a pas été confronté depuis longtemps et qu’il n’est pas en mesure de régler », explique Helen Thompson, professeur d’économie politique à l’Université de Cambridge. 

L’UE est sur le point de perdre sa plus grande armée après le Brexit, même avec des accords sur la coopération future entre le Royaume-Uni et les forces européennes. En l’état actuel des choses, l’Union européenne s’est montrée réticente à convoquer des forces conjointes pour poursuivre des objectifs mondiaux dans le cadre de sa politique de sécurité et de défense commune. Son unique mission de combat concernait la République centrafricaine, où elle a envoyé 750 troupes. (Il n’y eut que peu de victimes à déplorer ; un caporal français est décédé, mais du paludisme.3) Il reste à voir si le reste de l’Europe serait prête à adhérer au plan de Macron dédié à créer une armée européenne chargée de jouer un rôle géopolitique plus affirmé, même si la France et l’Allemagne ont accepté d’intensifier leur coopération militaire dans le cadre d’un nouveau traité signé le 22 janvier.4

Scénarios futurs

Compte tenu de l’aggravation de la fracture politique et économique dans toute l’UE, la pérennité du projet européen devra s’appuyer sur un leadership politique plus habile. Les dirigeants du continent ont montré qu’ils étaient conscients de la nécessité de mettre en place des réformes. 

En 2017, la Commission Européenne a publié un livre blanc sur l’avenir de l’UE, qui présente différents scénarios possibles.5 Ces options ne comprennent « rien d’autre que le marché unique », un programme qui renonce à une intégration plus étroite sur les questions de sécurité et de défense, et qui recentre le projet européen sur le maintien d’un bloc commercial efficace. L’article souligne également l’existence d’une Union Européenne dite « à deux vitesses » dans laquelle les États Centraux, dont les économies de la zone euro, renforcent l’intégration politique et économique tandis que ceux qui sont en périphérie conservent une plus grande indépendance. Dans le dernier scénario, tous les États de l’UE travaillent « plus ensemble », en se coordonnant de manière plus efficace sur les questions fiscales, sociales et de défense au sein des États de la zone euro et hors zone euro. 

En 2018, Emmanuel Macron et Angela Merkel ont tenté de progresser sur un modèle pour élaborer de nouvelles réformes. Lors d’une conférence organisée dans la ville allemande de Meterberg en juin, ils ont convenu que la zone euro devait créer un budget pour répondre aux crises financières, bien qu’administré par les institutions existantes de l’UE. Une déclaration franco-allemande conjointe adressée aux ministères des finances de l’UE stipulait que le budget annoncé, sans toutefois préciser son ampleur, serait financé par des contributions conjointes d’États de la zone euro, via des instruments tels qu’une taxe sur les transactions financières (qui n’existe pas encore, bien qu’elle ait été proposée à l’origine en 2011). 

Étant donné que la proposition Macron-Merkel fait partie de l’infrastructure financière de l’UE, il faudrait que tous les États membres de l’UE y adhèrent, ce qui n’est pas encore gagné. Angela Merkel elle-même est censée démissionner de son poste de chancelière allemande avant 2021, après avoir déjà été remplacée par son ancienne protégée Annegret Kramp-Karrenbauer à la tête du parti de l’Union Démocratique Chrétienne (CDU). Nul ne sait si Annegret Kramp-Karrenbauer serait disposée à faire avancer le plan Merkel face à l’opposition intérieure si elle devenait chancelière comme prévu. La Ligue hanséatique, menée par les Pays-Bas, qui résiste au partage des risques financiers, devrait également être un obstacle de taille. 

Vers une union plus proche ou la décentralisation ?

Qu’en est-il du projet européen ? Claus Offe, sociologue allemand, estime que l’Europe est devenue « prisonnière » des impératifs concurrentiels.6 Selon les considérations politiques, il ne peut pas évoluer vers une intégration plus étroite aussi facilement, mais il ne peut pas non plus se débarrasser de membres ou se diviser en blocs monétaires nordique ou sudiste. La seule économie susceptible d’être suffisamment solide pour survivre aux perturbations causées par une redénomination de sa monnaie, serait l’Allemagne. 

Carlo Bastasin soutient qu’une plus grande intégration pourrait se produire en raison de facteurs externes. Dans un contexte géopolitique toujours plus tendu, l’Europe pourrait être amenée à s’unir pour renforcer ses défenses numériques et militaires, constituant le socle d’une coopération économique plus étroite. Dans ce scénario, le désir de paix et de stabilité – les motivations initiales de la création de la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier en 1951 – stimulerait l’achèvement de la structure économique. Entre temps, les progrès en matière d’intégration financière au sein de l’Union Douanière pourraient améliorer profondément la résilience des institutions de la zone euro.

Pictograph of the Euro-zone countries

Une autre possibilité serait que l’Europe se décentralise sans entraîner de fracture globale – une version du scénario du « rien d’autre que le marché unique » proposé par la Commission Européenne. Pour Ashoka Mody, un tel résultat pourrait redynamiser l’Union Européenne. En abandonnant les aspirations à l’intégration fiscale et en accordant plus d’autonomie aux gouvernements nationaux par le biais d’un nouveau mécanisme de restructuration de la dette, l’Europe pourrait ouvrir la voie à une « décentralisation compétitive dynamique » stimulant l’innovation et les normes éducatives.

Une véritable harmonie ?

Même si le populisme fait les gros titres, le projet européen conserve le soutien d’une grande partie de la population du continent. La dernière enquête Eurobaromètre menée par la Commission Européenne en mai 2018, montre que l’Union Européenne est au plus haut depuis 35 ans. Deux tiers des Européens interrogés affirment que leur pays a bénéficié de l’adhésion à l’UE, tandis que 60 % considèrent que l’adhésion à l’UE est un élément positif. L’Union Européenne est encore considérée par beaucoup comme un garant de la paix et de la prospérité économique. 

Que les dirigeants de l’Europe soutiennent la décentralisation ou incitent à une union plus étroite, ils devront trouver un équilibre entre les exigences concurrentes de souveraineté nationale et de stabilité collective pour maintenir la confiance des citoyens européens. Mais cela a toujours été le cas. Dans un essai de 1833, l’historien allemand Léopold von Ranke décrit le développement de la relation entre les grandes puissances sur le continent et envisage un avenir basé sur l’équilibre. Ses mots résonnent encore aujourd’hui : « [Avec les États et les nations] l’union de tous dépend de l’indépendance de chacun... Une domination décisive de l’un sur l’autre conduirait à la ruine de ce dernier. La fusion de tous détruirait l’essence de chacun. D’un développement distinct et indépendant émergera une véritable harmonie ».

Impact sur les investissements : l’histoire de deux marchés

L’avenir politique de l’Union Européenne aura un impact considérable sur les marchés à travers le continent. Depuis début 2019, les investisseurs suivent attentivement les évènements en Allemagne et en Italie. L’opinion perçue est celle de la force allemande et de la faiblesse de l’Italie, et bien que cela soit globalement vrai, une analyse plus approfondie révèle néanmoins quelques nuances.

L’Allemagne est en pleine mutation. Après les défaites coûteuses des élections régionales de 2018, Angela Merkel a été remplacée par Annegret Kramp-Karrenbauer en tant que leader de l’Union Démocratique Chrétienne (CDU), qui pourrait également lui succéder en tant que chancelière. Les questions économiques peuvent expliquer en partie pourquoi les électeurs se sont retournés contre Angela Merkel : la croissance du PIB a commencé à ralentir et semble de plus en plus déséquilibrée par la domination des grandes entreprises exportatrices dans le secteur industriel et automobile.

La dépendance de l’Allemagne vis-à-vis de son industrie automobile s’est manifestée lorsque les chiffres du troisième trimestre 2018 ont indiqué une croissance du PIB en baisse de 0,2 %, que les analystes ont attribuée au fort déclin de la production de sociétés telles que Volkswagen et Daimler. Les géants automobiles allemands cherchent à équiper de nouveaux véhicules pour respecter les normes d’émissions inscrites dans la Procédure d’Essai Mondiale Harmonisée pour les Voitures Particulières et Véhicules Utilitaires Légers (WLTP) de l’UE, introduite en septembre dernier. Selon les derniers chiffres officiels, la croissance économique est estimée à 1,5 % en 2018, soit le taux le plus bas depuis cinq ans.

« La réglementation devrait continuer de peser sur la croissance du secteur automobile allemand à moyen terme », explique Ed Kevis, European Equities Fund Manager chez Aviva Investors, qui souligne également l’impact de la montée du protectionnisme commercial sur les exportateurs allemands. « Si la guerre commerciale entraîne un ralentissement de la croissance chinoise, cela affectera également les sociétés automobiles, ainsi que les multinationales allemandes dans d’autres secteurs exposés à la Chine, comme Bayer et BASF. »

Le DAX, l’indice boursier de référence allemand composé principalement de sociétés multinationales, a perdu plus de 18 % en monnaie locale en 2018, sa plus mauvaise performance depuis dix ans. Outre les grands constructeurs automobiles, les actions des entreprises de l’électronique (Siemens), du pharmaceutique (Bayer) et bancaires (Deutsche Bank) se sont effondrées. Selon Ed Kevis, la réglementation continuera de peser sur les grands exportateurs en 2019 – tout comme les tensions commerciales, si elles persistent – même si les banques allemandes pourraient rebondir en ligne avec le secteur financier européen au sens large si la Banque Centrale Européenne (BCE) commence à relever les taux d’intérêt cette année.

Du côté des obligations allemandes, les investisseurs gardent un œil attentif sur les effets de la sortie de l’assouplissement quantitatif de la BCE en décembre. Malgré quelques querelles politiques en Allemagne portant sur le programme de soutien aux économies prospères d’Europe du Sud, l’assouplissement quantitatif a contribué à maintenir les rendements obligataires allemands à un faible niveau (les achats d’obligations allemandes par la BCE ont dépassé l’allocation du pays dans le cadre de la « clé de répartition du capital », qui divise la part de chaque membre dans les achats d’obligations en fonction du montant payé).

Table showing german exports slowing
L’économie allemande semble déséquilibrée par la domination des grandes entreprises exportatrices

« Les rendements obligataires allemands à 10 ans ont chuté et oscillent autour des 0,2 % depuis le début de 2019, mais comme la BCE commence à normaliser sa politique, nous pouvons supposer que les rendements augmenteront », explique Geoffroy Lenoir, Responsable Gestion Obligations d'Etat Euro chez Aviva Investors à Paris. « Cela s’appliquerait également à d’autres pays ; le risque pour ce scénario serait que les données macroéconomiques continuent à être décevantes. »

Qu’en est-il donc de l’Italie, communément considérée comme l’économie la plus vulnérable de l’Europe ? Certains des principaux risques d’investissement se sont dissipés depuis la fin du bras de fer entre l’Italie et la Commission Européenne sur le budget italien en décembre. Cela a réduit l’écart entre les obligations allemandes et italiennes – le soi-disant « baromètre de la peur » – ce qui signifie que l’Italie devrait être mieux placée pour résister à la normalisation de la politique de la BCE.

L’accord budgétaire devrait également profiter aux valeurs financières italiennes cette année, même si quelques petites banques du pays restent vulnérables en raison des inquiétudes liées au financement. Début janvier, la BCE a mandaté des administrateurs temporaires chez Banca Carige, le prêteur italien du nord en difficulté, qui peine à achever un plan de renforcement des fonds propres de 400 millions d’euros.

Malgré ces problèmes, l’indice de référence FTSE MIB a progressé de plus de 10 % au 19 février, ce qui en fait l’une des meilleures performances parmi les marchés d’actions européens, selon les données de Bloomberg. L’accord budgétaire a apaisé les inquiétudes des investisseurs concernant les finances publiques italiennes, tandis que l’ajout du club de football Juventus à l’indice, ainsi que la forte progression du spécialiste des services pétroliers Saipem, ont donné au marché un nouvel élan à court terme.

A plus long terme, l’Italie est toujours confrontée à de grandes questions politiques et économiques, même si la pire crainte des investisseurs – la sortie de l’Italie de la zone euro – ne devrait pas se concrétiser. Il reste un pays riche par habitant. Le fait de quitter le bloc impliquerait probablement de redénominer la devise avec une forte dévaluation, éliminant ainsi une grande partie de cette richesse. « Au moment venu, nous ne pensons pas que les électeurs cautionneront cela », affirme Ed Kevis.

Références

  1. ‘Victor Orban calls for anti-migration politics to takeover the EU,’ The Guardian, January 2019.
  2. See ‘Drain the EU swamp,’ Project Syndicate, October 2018.
  3. See Bickerton, The European Union: A Citizen’s Guide (Pelican Books, 2016).
  4. ‘Macron and Merkel’s treaty tests European nerves,’ Politico, January 2019.
  5. See The Future of Europe portal at https://ec.europa.eu/commission/future-europe_en.
  6. Claus Offe, Europe Entrapped (Polity Press, 2015).

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À Singapour, ce document est distribué dans le cadre d'un arrangement avec Aviva Investors Asia Pte. Limited (AIAPL), pour une distribution à des investisseurs institutionnels uniquement. Veuillez noter qu’AIPPL ne fournit aucune prestation de recherche indépendante ou d’analyse sur le contenu ou l’élaboration de ce document. Les destinataires de ce document doivent contacter AIAPL pour toute question découlant de ou relative à ce document.  AIAPL est une entreprise de droit singapourien immatriculée sous le numéro 200813519W, et détient une Licence de services des marchés de capitaux l'autorisant à exercer des activités de gestion de portefeuilles dans le respect de la Loi sur les valeurs mobilières de Singapour (Singapore Statute ch. 289) ainsi que le statut de Conseiller financier asiatique exonéré au regard de la Loi de Singapour sur les conseillers financiers (Singapore Statute ch. 110). Siège social : 1 Raffles Quay, #27-13 South Tower, Singapore 048583. En Australie, ce document est distribué dans le cadre d'un arrangement avec Aviva Investors Pacific Pty Ltd (AIPPL), pour une distribution à des investisseurs institutionnels uniquement. Veuillez noter qu’AIAPL ne fournit aucune prestation de recherche indépendante ou d’analyse sur le contenu ou l’élaboration de ce document. Les destinataires de ce document doivent contacter AIAPL pour toute question découlant de ou relative à ce document. AIPPL est une entreprise de droit australien immatriculée sous les numéros Australian Business n° 87 153 200 278 et Australian Company n° 153 200 278., titulaire d'une Licence australienne de services financiers (Australian Financial Services License - AFSL 411458) émise par l'Australian Securities and Investments Commission. Siège social : Level 30, Collins Place, 35 Collins Street, Melbourne, Vic 3000, Australia (Australie).

Le nom « Aviva Investors » utilisé dans ce document désigne l'organisation mondiale des sociétés de gestion d'actifs affiliées exerçant leur activité sous le nom Aviva Investors. Chaque société affiliée à Aviva Investors est une filiale d'Aviva plc, société multinationale cotée de services financiers ayant son siège au Royaume-Uni. Aviva Investors Canada, Inc. (« AIC ») est installée à Toronto et est immatriculée auprès de l'Ontario Securities Commission (« OSC ») en tant que gestionnaire de portefeuilles, courtier en bourse dispensé et gestionnaire d'opérations sur marchandises. Aviva Investors Americas LLC est un conseiller en investissement immatriculé au niveau fédéral auprès de la Securities and Exchange Commission américaine. La société agit également à titre de conseiller en négociations sur marchandises (« CTA ») et d'exploitant d'un pool de produits (« CPO ») immatriculé auprès de la Commodity Futures Trading Commission (« CFTC »), et est membre de la National Futures Association (« NFA »).  Le formulaire ADV, partie 2A, d'AIA, qui contient des informations sur l'entreprise et ses pratiques commerciales, est disponible sur demande écrite adressée à : Département conformité, 225 West Wacker Drive, Suite 2250, Chicago, IL 60606

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