La façon dont la Chine relève les défis de son endettement croissant, de sa transition vers une économie de consommation et de sa « course aux armements » technologique avec l’Occident va avoir de profondes implications pour les investisseurs.

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Alors que les dirigeants mondiaux se préparaient à se rendre dans la ville japonaise d’Osaka pour le sommet du G20 à la fin juin, un sujet dominait le débat : la guerre commerciale entre les États-Unis et la Chine. Les spéculations allaient bon train quant à une possible rencontre en tête à tête entre les Présidents américain Donald Trump et chinois Xi Jinping. Les deux hommes allaient-ils s’entendre sur une trêve ou laisser la guerre tarifaire s’intensifier encore davantage ?

La polarisation sur le commerce occulte des changements plus profonds dans l’économie chinoise. Au fur et à mesure que la Chine devient plus riche et avancée technologiquement, elle va jouer un rôle de plus en plus important sur les marchés mondiaux et la scène géopolitique internationale, quelle que soit l’issue des négociations commerciales. Mais, la montée en puissance de l’Asie s’accompagne de défis majeurs et le chemin à parcourir pourrait ne pas se faire sans heurts.

Dans cet article, nous examinons trois facteurs qui vont jouer un rôle déterminant dans l’avenir de la Chine. Qu’il s’agisse de maîtriser son endettement toujours plus important, de réussir sa transition d’un modèle de croissance axé sur l’investissement vers un modèle fondé sur la consommation ou de son ambition de devenir la première puissance technologique de la planète, la façon dont la Chine va piloter son développement économique et gérer son pouvoir politique grandissant aura des conséquences bien au-delà de ses propres frontières. 

1. Trouver un juste équilibre entre dette et croissance

Après avoir vu son taux de croissance économique tomber à son plus bas niveau depuis trois décennies en 2018, la Chine redouble d’efforts afin de le stabiliser. Toutefois, en aggravant encore un peu plus l’endettement d’une économie déjà fortement endettée, Pékin pourrait favoriser l’apparition de futurs problèmes.

Le gouvernement a été contraint d’abaisser son objectif de croissance pour 2019 entre 6 % et 6,5 % - à comparer à un objectif plus élevé de « l’ordre de 6,5 % » l’année précédente. Si l’activité a été freinée par la détérioration de la confiance due aux tensions commerciales de plus en plus vives avec les États-Unis, le ralentissement a toutefois principalement fait suite aux mesures antérieures de Pékin visant à réduire l’endettement de son économie et à éliminer certaines pratiques de prêt risquées.

Ebranlés par la formation et l’éclatement de la bulle des marchés actions en 2015 et les sorties de capitaux qui ont suivi, les responsables politiques chinois ont tout d’abord cherché à stimuler l’économie. Mais, vers la mi-2017, ils ont à nouveau appuyé sur la pédale de frein afin de tenter de réduire les risques financiers.

Peut-être plus important encore, les responsables politiques ont lancé une campagne de mesures répressives contre le secteur bancaire parallèle du pays, longtemps considéré par le Fonds Monétaire International et d’autres comme le plus grand risque entourant la stabilité financière de la Chine.

C’est en partie parce que les taux de dépôt offerts par les banques traditionnelles chinoises sont supprimées par l’État pour aider à assurer une source de financement bon marché aux entreprises publiques inefficaces, que le système bancaire parallèle a attiré des milliards de dollars de la part d’épargnants ayant été séduits par les rendements comparativement élevés de l’offre.

La finance de l’ombre

La croissance rapide du secteur bancaire parallèle a créé deux principaux problèmes. Premièrement, comme l’industrie est en grande partie non réglementée, elle a attiré des professionnels moins scrupuleux. Dans certains cas, les épargnants ont été amenés à tort à croire que les produits dans lesquels ils investissaient étaient garantis par le gouvernement. Une vague de faillites en 2015 a conduit à une série de manifestations véhémentes dans les rues et a incité le Président chinois Xi Jinping à déclarer en avril 2017 que « la sécurité financière est un élément important de la sécurité nationale ».

Deuxièmement, l’essor de la finance de l’ombre a été l’un des facteurs les plus importants ayant contribué à hisser le taux d’endettement total à un niveau dangereux. Depuis la crise financière, la dette a augmenté beaucoup plus vite que le Produit Intérieur Brut (PIB). L’Institute of International Finance a récemment estimé le ratio de la dette totale/PIB de la Chine à 300 %, ce qui est élevé même sur la base des normes des économies les plus développées1.

Sous l’effet des mesures répressives, l’encours des prêts dans le secteur bancaire parallèle de la Chine a diminué de 6,5 % à 61 300 milliards de yuans (9 100 milliards USD) en 2018, après une baisse encore plus importante l’année précédente, selon les données de l’agence de notation Moody’s.

Toutefois, le revers de la médaille de cette contraction est que de nombreuses petites entreprises du secteur privé ont souffert d’un manque de crédit et que les coûts d’emprunt pour les autres ont augmenté. Dans la mesure où, selon les estimations, le secteur privé compte pour plus de 60 % dans la croissance du PIB de la Chine et 90 % des nouveaux emplois, cela a eu des conséquences extrêmement néfastes sur l’économie2.

Les problèmes de l’immobilier

Le marché immobilier chinois est représentatif du problème d’endettement de la Chine avec des méga-promoteurs devenant potentiellement « trop gros pour faire faillite ». Si les performances ont été solides et certaines opportunités peuvent encore être trouvées, la prudence des investisseurs s’intensifie à mesure que les autorités s’attaquent à la vulnérabilité systémique du secteur.

A titre d’exemple du casse-tête auquel la Chine est confrontée pour résoudre ses problèmes d’endettement, le marché immobilier accumule un montant d’emprunt potentiellement intenable, ce qui a des répercussions sur plusieurs autres pans cruciaux de l’économie.

« La façon dont le gouvernement va gérer la transition du secteur immobilier de manière à lui conférer une assise plus stable - sans causer de krach immobilier - va être l’un de ses plus grands défis au cours des prochaines années », affirme William Malcolm, gérant de portefeuille d’actions émergentes et d’Asie-Pacifique chez Aviva Investors.

« Cela ne veut pas pour autant dire qu’elle n’est pas gérable et il existe une prise de conscience au plus haut niveau du gouvernement des risques financiers systémiques qu’abrite le marché immobilier », ajoute-t-il. « Néanmoins, Pékin se doit de procéder de manière progressive et contrôlée ».

Ces problèmes structurels s’aggravent au moment même où la Chine rencontre une multitude de difficultés cycliques, tels que le ralentissement de la croissance sur fond de tensions commerciales internationales. Dans une industrie déjà fortement faussée par l’ingérence de l’État, tout faux pas des responsables politiques pourrait être déstabilisant, non seulement pour l’économie nationale, mais également pour l’économie mondiale compte tenu de l’importance grandissante de la Chine. Toutefois, les efforts du gouvernement visant à stabiliser le marché immobilier pourraient également créer des opportunités d’investissement, du moins pour les entreprises les mieux à même de s’adapter.

Problèmes en vue ?

Bien que la Chine soit beaucoup plus vaste et que son économie soit davantage dominée par l’État, son développement économique suit dans un certain sens une voie similaire à celle empruntée par le Japon et la Corée du Sud. Ces deux pays ont enregistré une croissance annuelle d’au moins 10 % dans les années 60 et 70, avant que son rythme ne commence inévitablement à ralentir.

« A en juger par leur expérience, une croissance annuelle de 4 % pourrait bien être un bon résultat pour la Chine d’ici dix ans », affirme David Nowakowski, stratégiste multi-actifs et macro senior chez Aviva Investors.

Même si cela peut sembler tout à fait respectable par rapport à d’autres pays, un tel ralentissement, conjugué à l’endettement élevé de la Chine, pourrait être un cocktail potentiellement fatal pour les entreprises, surtout les banques. Après tout, le ralentissement économique de l’année dernière a contribué à porter le ratio des créances douteuses des banques commerciales chinoises à 1,89 %, son plus haut niveau en dix ans3. Toutefois, ce chiffre ne tient pas compte des autres prêts problématiques et risqués.

Joanna Davies, économiste senior spécialiste de la Chine chez Fathom Consulting, a estimé que le véritable pourcentage des créances douteuses était tout juste inférieur à 30 % en 2017 et qu’il augmentait.

Selon Joanna Davies, le ratio des créances douteuses des banques chinoises est élevé en grande partie parce que les capitaux sont si souvent alloués à des actifs improductifs qui ne rapportent pas assez pour rembourser les intérêts de la dette, sans parler du principal.

Il ne fait guère de doute que les banques chinoises sont fragiles et doivent être recapitalisées. Et bien que son appareil d’État donne au pays une plus grande capacité à orienter les événements qu’ailleurs, une crise bancaire ne serait néanmoins pas aisée à régler. Contrairement à la crise bancaire de la fin des années 90, la Chine ne serait pas en mesure de résoudre le problème par la croissance, tandis que ses banques ont depuis été partiellement privatisées.

Toutefois, même si une crise bancaire serait indéniablement douloureuse, la Chine est différente de la plupart des autres pays. Non seulement elle ne dépend pas des capitaux étrangers, mais sa dette est principalement détenue par ses banques qui sont à leur tour majoritairement détenues par l’État. Cela la rend moins vulnérable aux pressions en matière de financement extérieur qui ont affecté d’autres économies émergentes au cours des dernières années.

Selon M. Nowakowski, l’assouplissement des conditions de crédit, bien qu’il soit typique de la manière en dents de scie dont Pékin a géré l’économie ces dernières années, marque un revirement spectaculaire de sa politique. Il illustre également le caractère de plus en plus périlleux de la corde raide sur laquelle les responsables politiques marchent dans leur tentative de réduire l’endettement sans nuire gravement à l’économie.

Selon M. Nowakowski, il est presque inconcevable que la Chine n’atteigne pas son objectif de PIB dans la mesure où le gouvernement trouvera un moyen de stimuler la croissance s’il ne lui semble pas être en mesure de l’atteindre. Mais, il faut reconnaître qu’avec une dette aussi élevée et un secteur bancaire fragile, Pékin ne dispose que de peu de marge d’erreur.

2. Le consommateur à la rescousse ?

Compte tenu de l’importance croissante de la Chine sur la scène mondiale, il est important de comprendre le véritable état de santé des ménages chinois et toutes les implications pour la croissance nationale et mondiale. Les investisseurs sont particulièrement désireux de comprendre et de se positionner afin de bénéficier de plusieurs tendances de distribution qui évoluent rapidement. En dépit d’un ralentissement récent de la croissance de la consommation, l’innovation dans des domaines tels que le commerce électronique et la distribution « expérientielle » continue d’offrir des opportunités.

La consommation des ménages représentant 40 % de la croissance du PIB chinois, contre 68 % aux États-Unis (selon respectivement Oxford Economics et le Bureau of Economic Analysis), l’importance relative du consommateur chinois pour son économie est bien inférieure à celle des économies avancées. Toutefois, ce chiffre statique ne tient pas compte de la direction de l’évolution et les investisseurs ont raison d’être prudents.

Le ralentissement de la croissance des dépenses des ménages en Chine a commencé au second semestre 2018 et s’est poursuivi début 2019. Les dépenses pendant les vacances du nouvel an chinois en janvier ont totalisé un peu plus de 1 000 milliards de yuans (149 milliards USD), soit 8,5 % de plus qu’à la même période en 2018, mais le taux de croissance annuel le plus faible depuis 2005, la première année de la publication des statistiques officielles sur la consommation.4

« L’effondrement des ventes de voitures, l’avertissement sur bénéfices d’Apple et le ralentissement des ventes de logements ont attiré l’attention des investisseurs internationaux et suscité des craintes d’un essoufflement de la consommation en Chine [en 2018]. Mais, le ralentissement de la consommation globale - à en juger par les données de l’enquête trimestrielle auprès des ménages - a été progressif et contenu », explique Tianjie He, économiste senior chez Oxford Economics à Hong Kong.

Elle cite plusieurs facteurs à l’origine de ce ralentissement, comme notamment les mesures répressives du gouvernement contre les prêts collaboratifs en 2018 qui a eu des répercussions sur la disponibilité du crédit à la consommation. Par la suite, c’est l’incertitude économique entourant le différend commercial en cours entre la Chine et les États-Unis qui a rendu les consommateurs plus réticents à dépenser.

Le secteur automobile a été particulièrement durement touché.  Sur un an glissant, les ventes de voitures ont baissé de 6 % à 22 millions d’unités en 2018 selon la fédération automobile soutenue par le gouvernement, la China Passenger Car Association ; il s’agit de la première baisse en deux décennies5.

Un marché plus mature

Le recul des ventes d’automobiles s’explique par des raisons structurelles qui illustrent des tendances de consommation plus larges. Au cours de la dernière décennie, 200 millions de voitures ont été vendues en Chine. De nombreuses familles de la classe moyenne désirant une voiture et pouvant se l’offrir ont déjà acheté leur première voiture. Le moteur de l’industrie se transforme donc en un cycle de remplacement avec une croissance naturellement plus lente. Et un effet similaire est observé dans d’autres secteurs : les achats d’articles coûteux tels que les smartphones et les machines à laver ont commencé à ralentir à mesure que le marché de la consommation gagne en maturité.

Cela pourrait freiner les efforts déployés par le gouvernement pour rééquilibrer l’économie au détriment de l’investissement public alimenté par la dette non viable dans la durée et en faveur d’une croissance tirée par la consommation, même si la contribution au PIB des dépenses de consommation excède désormais celle de la formation brute de capital fixe.

A plus long terme, le gouvernement doit amplifier son système de protection sociale afin d’encourager les habitants à dépenser davantage de leur épargne et de continuer de sortir les communautés rurales de la pauvreté et les aider à devenir plus aisées en vivant en ville. Cela devrait permettre à la Chine d’assurer la pérennité de la croissance des dépenses de consommation, bien qu’à un niveau plus modeste qu’au cours de la dernière décennie.

« La thématique de la consommation à long terme en Chine demeure intacte », déclare Alistair Way, Responsable de la gestion actions émergentes au sein d’Aviva Investors. « J’interpréterais le récent ralentissement comme un développement naturel du marché, plutôt que comme quelque chose de plus grave. Les tendances sous-jacentes demeurent solides : les revenus des ménages semblent satisfaisants et les consommateurs chinois ont pu maintenir leurs dépenses sans s’endetter autant que leurs homologues occidentaux ».

La nouvelle distribution

Alors que la consommation effrénée de la dernière décennie commence à marquer le pas, le secteur chinois de la distribution devient de plus en plus fragmenté et imprévisible. Mais, une tendance prédominante semble inéluctable : l’essor du commerce électronique. Les ventes au détail en ligne ont augmenté de 24 % l’an dernier selon le Bureau national de statistique. Fin 2018, Internet représentait 18,4 % du total des ventes au détail en Chine, contre 9,7 % aux États-Unis6.

L’une des conséquences de cette situation est que les distributeurs traditionnels doivent devenir plus créatifs ; sur un marché où les clients peuvent désormais utiliser des applications de réalité virtuelle pour naviguer dans les rayons à partir du confort de leur foyer, les chaînes de grandes surfaces s’appuient sur la technologie pour attirer les clients dans les magasins. Dans la succursale de Sephora à Shanghai, une chaîne de cosmétiques, les équipes de vente des comptoirs de maquillage sont équipées de tablettes qui peuvent montrer aux clients à quoi ressembleraient différentes nuances de rouge à lèvres sur leur visage sans les essayer chacune7.

La nécessité d’offrir des options de livraison du « dernier kilomètre » est également un facteur dominant. Par exemple, Alibaba a décidé de se lancer dans le commerce physique via ses supermarchés Hema, lesquels sont conçus pour servir de plates-formes logistiques du dernier kilomètre ainsi que de centres commerciaux attractifs. Hema réunit de nombreuses tendances de consommation récentes en Chine, y compris un mélange de praticité en ligne et d’expérience client en magasin, ainsi qu’un ciblage et un suivi numériques sophistiqués des achats via des systèmes de paiement mobile.

En ligne ou hors ligne, tout chez Hema est payé grâce à la plateforme Alipay d’Alibaba, ce qui permet à l’entreprise d’enrichir les données qu’elle possède sur le comportement et les préférences de ses clients. Ses chiffres révèlent que les magasins Hema sont presque deux fois plus rentables que les supermarchés traditionnels. Alibaba a même commencé à monétiser la technologie qui sous-tend le modèle en la louant à d’autres chaînes : RT-Mart, une chaîne de supermarchés, a vu ses ventes augmenter de 10 % depuis l’arrivée de nouvelles technologies de distribution8.

Néanmoins, tout comme Amazon en Occident, les géants chinois du commerce électronique consacrent de plus en plus leurs bénéfices à de nouveaux investissements loin de leur cœur de métier, du « cloud computing » à l’intelligence artificielle, en passant par la restauration rapide livrée. Cela limite l’argent pouvant être redistribué aux actionnaires. Jonathan Toub, gérant de portefeuille d’actions des marchés émergents chez Aviva Investors, estime que ces sociétés devraient envisager de freiner certains de leurs nouveaux projets plus ambitieux afin de se concentrer sur leurs principales activités Internet qui demeurent extrêmement bien positionnées sur le marché chinois de la distribution.

« Les grandes entreprises de commerce électronique veulent se mettre à faire un peu de tout - elles achètent toutes sortes d’entreprises, depuis des acteurs du commerce électronique en Indonésie jusqu’à des prestataires nationaux de services alimentaires - si bien que les investisseurs ne sont pas beaucoup rémunérés pour le moment », explique-t-il. « Mais, si ces entreprises se concentrent sur ce qu’elles savent bien faire, des opportunités existent bel et bien - des taux de croissance de 20 à 25 % pour le secteur du commerce électronique sont plausibles au cours des années à venir ».

3. La technologie à la rescousse ?

La tendance du commerce électronique au sein de la distribution est révélatrice de l’ambition plus large de la Chine de devenir le numéro un mondial de la technologie et de l’innovation. C’est d’ailleurs ce que prouvent clairement les investissements massifs dans des domaines tels que l’intelligence artificielle et la 5G. Mais, cela n’est pas sans poser de problèmes, comme l’illustre notamment l’âpre débat sur la question de savoir si la Chine est un pays pirate ou innovateur dans ce qui a été appelé une course aux armements technologique avec l’Occident.

Dès 1992, l’administration de George H.W. Bush a persuadé le gouvernement chinois de créer des lois visant à protéger la propriété intellectuelle des entreprises américaines. Mais, la contrefaçon est restée omniprésente et, au cours des deux dernières décennies, l’appropriation par les Chinois d’innovations occidentales est devenue un enjeu géopolitique majeur. C’est l’un des principaux points de friction dans les négociations commerciales en cours entre Washington et Pékin.

Mais, le problème n’est pas si simple que cela. D’un côté, de nombreuses entreprises étrangères ont pu prospérer sur le lucratif marché chinois sans pour autant sacrifier leur technologie la plus convoitée. De l’autre, dans des domaines tels que les réseaux 5G et l’intelligence artificielle, la technologie chinoise est déjà supérieure aux technologies occidentales.

 « La Chine étant une économie si puissante, la mesure dans laquelle elle peut dominer tous les secteurs technologiques est forcément une préoccupation pertinente pour les entreprises, les gouvernements et les investisseurs », déclare M. Way. « Il y a certaines choses pour lesquelles la Chine est très bonne et il y en a d’autres pour lesquelles elle va être à la peine sans transfert de technologie. En tant qu’investisseurs, nous devons traiter ce sujet au cas par cas. »

Le transfert de technologie forcé

Ces dernières années, le gouvernement américain est devenu plus véhément dans ses critiques à l’égard de la Chine. Dans le cadre de la politique étrangère du Président Obama, les États-Unis se sont tournés vers la région Asie-Pacifique pour contenir l’ascension de la Chine. En 2015, le Président chinois Xi Jinping a accepté de réprimer le cyberpiratage commercial après la menace de sanctions par le Président Obama9.

Néanmoins, les entreprises chinoises sont encore régulièrement accusées de s’emparer de la technologie occidentale10. Plus souvent que via le vol manifeste, l’appropriation d’idées étrangères se fait par le biais de la pratique officiellement approuvée du « transfert de technologie forcé » (TTF).

Dan Prud’homme, maître de conférence à l’EMLV Business School de Paris et coauteur d’un ouvrage à paraître sur le régime de propriété intellectuelle de la Chine, affirme que le TTF prend diverses formes. Les politiques de « perte du marché », par exemple, énoncent de fait une contrepartie - les entreprises étrangères doivent accepter de transférer de la technologie ou de renoncer à l’accès au marché chinois - tandis que d’autres ne laissent aux entreprises étrangères actives en Chine d’autre choix que de renoncer à leur propriété intellectuelle11.

Inutile de dire que le TTF est impopulaire parmi les entreprises et les responsables politiques étrangers. Un rapport publié en 2018 par le représentant américain au commerce Robert Lighthizer, qui s’est penché sur le TTF, le piratage informatique et les acquisitions d’entreprises américaines par des concurrentes chinoises sous l’égide de l’État, a servi de base à une série de sanctions imposées aux produits chinois par l’administration Trump cet été.

Pékin a déjà cédé du terrain. Des cours et des tribunaux de propriété intellectuelle ont été créés dans toute la Chine ces dernières années, offrant ainsi aux entreprises nationales et étrangères un moyen de demander réparation en cas de vol de propriété intellectuelle. Et la loi chinoise sur l’investissement étranger a été révisée en mars 2019 : elle exige maintenant que les fonctionnaires du gouvernement chinois gardent confidentiels tous les secrets commerciaux qu’ils apprennent lors des approbations réglementaires, sous peine de poursuites pénales.

Les plaintes concernant le transfert de technologie ont une incidence plus marquée dans des secteurs tels que les technologies de l’information, la robotique et les semi-conducteurs, lesquels ont été priorisés par le gouvernement chinois. En particulier, la Chine veut réduire sa dépendance à l’égard de technologies étrangères telles que les puces informatiques ; elle dépense actuellement plus pour importer des semi-conducteurs que du pétrole12. Elle n’a pas réussi à combler son retard par des acquisitions étrangères qui tendent à être bloquées par des gouvernements occidentaux prudents. Les États-Unis, tout comme la Corée du Sud, jouissent d’une avance considérable dans la technologie des puces et résistent farouchement aux tentatives de la Chine d’acquérir de l’expertise pour rattraper son retard.

Face à ces obstacles politiques, la Chine devra peut-être développer de manière plus douloureuse l’expertise nécessaire dans le domaine des semi-conducteurs en investissant sur le long terme dans la formation et la R&D (elle aurait alloué de 100 à 150 milliards USD de capitaux publics et privés pour atteindre cet objectif)13. Créer les meilleurs semi-conducteurs du marché est devenue plus difficile à mesure que les puces deviennent physiquement plus petites, ce qui ralentit la progression des entreprises leaders et pourrait encore donner à la Chine une chance de combler son retard.

Huawei

A l’épicentre de cette prise de bec géopolitique et technologique se trouve la société Huawei qui est accusée de vol de technologie et de violation des sanctions américaines contre l’Iran. Washington a interdit l’achat d’équipement de Huawei par des Américains, mais n’a pas encore pris de mesures pour empêcher les fournisseurs américains de faire des affaires avec elle.

Huawei est un véritable innovateur. Ses smartphones fonctionnant avec l’intelligence artificielle sont considérés comme les meilleurs de leur catégorie et la société est le leader mondial de l’infrastructure 5G. Ses dépenses en R&D ont dépassé les 15 milliards USD l’an dernier et elle a déposé quelque 5 400 demandes internationales de brevet (son concurrent finlandais Nokia en a déposé 550 au cours de la même période)14 15. Mais, les États-Unis considèrent la présence de Huawei dans les infrastructures de télécommunications comme une menace potentielle pour leur sécurité dans la mesure où, en théorie, elle confère à l’entreprise - et indirectement au gouvernement chinois - l’accès à des flux de données sécurisés.

Huawei a déjà été interdite par des alliés américains tels que l’Australie et la Nouvelle-Zélande d’exploiter des réseaux 5G, mais le Royaume-Uni pourrait lui permettre de fournir des réseaux 5G « non essentiels »16. La Commission européenne envisage également de limiter l’implication de Huawei dans les infrastructures mobiles, en dépit des efforts de l’entreprise pour rassurer les politiciens européens en ouvrant des laboratoires de cybersécurité à Bruxelles et Bonn.

« Les téléphones de Huawei sont impressionnants et se vendent bien sur les marchés européens, mais les préoccupations liées à la sécurité nationale pourraient l’empêcher d’offrir la 5G en Europe », déclare Federico Forlini, analyste crédit en charge du secteur des TMT chez Aviva Investors. « Cela pourrait profiter à des rivaux comme Nokia et Ericsson, ainsi qu’à Samsung qui développe actuellement une nouvelle technologie 5G. Mais, comme la technologie de Huawei est à la fois moins chère et plus avancée que celle de ses concurrents, elle devrait trouver des débouchés dans les pays émergents ».

Les gouvernements et les investisseurs suivent de près les négociations commerciales entre les représentants américains et chinois dans la mesure où elles pourraient donner lieu à de nouveaux accords sur les TTF. Mais, bien qu’elle puisse faire quelques concessions, Pékin a tendance à se hérisser à l’idée qu’elle ne fait que voler toutes ses idées - et à juste titre.

Les groupes technologiques chinois ont tendance à être beaucoup plus efficaces que leurs concurrents occidentaux pour tirer parti des découvertes existantes et commercialiser de nouveaux produits, depuis les téléphones mobiles jusqu’aux téléviseurs à écran LCD et aux drones grand public. Cela s’explique en partie par le fait qu’ils ont accès à une vaste population de consommateurs avides de technologie et qui sont comparativement plus disposés à faire l’essai de produits et services que leurs homologues occidentaux.

Si les entreprises américaines se tournent de plus en plus vers la Chine pour s’inspirer d’elle - le partage de bicyclettes libres n’est qu’une des idées ayant traversé le Pacifique depuis l’effervescente scène technologique de Guangzhou jusqu’aux start-ups de la Silicon Valley - les entreprises chinoises commencent quant à elle à défendre leur propre propriété intellectuelle aussi vigoureusement que leurs concurrentes occidentales, dans le pays et à l’étranger. Le cadre juridique s’améliore, mais il reste encore des progrès à faire.

« L’État chinois a entrepris un nombre incroyable de réformes louables au cours des dernières années dans le but de rendre son régime de propriété intellectuelle plus propice à la R&D et à l’innovation technologique pour les entreprises étrangères et nationales. Néanmoins, le régime de propriété intellectuelle de la Chine pourrait bénéficier de nouvelles réformes », indique M. Prud’homme en pointant du doigt la nécessité, entre autres choses, d’amplifier l’infrastructure de contrôle et d’administration de la propriété intellectuelle et de renforcer les moyens de dissuasion contre les atteintes à la propriété intellectuelle.

Réduire la dette, gérer la transition vers une économie de consommation et renforcer le droit de la propriété intellectuelle sont autant de tâches qui ne seront pas aisées, surtout si la guerre commerciale traîne en longueur. Mais, si la Chine y parvient, elle ne sera pas le seul pays à en bénéficier. Comme le dit le vieil adage, quand la Chine éternue, le monde entier attrape un rhume. Mais, l’inverse est également vrai : si la Chine se soigne, l’économie mondiale pourrait alors entrevoir l’avenir avec plus de légèreté.

Références

  1. Global Debt Monitor, Institute of International Finance, 15 January 2019.
  2. ‘China's private sector contributes greatly to economic growth: federation leader,’ Xinhua, 6 March 2018. http://www.xinhuanet.com/english/2018-03/06/c_137020127.htm
  3. ‘China banks' bad loan ratio climbs to 10-year high at end-2018,’ Reuters, 11 January 2019. https://www.reuters.com/article/us-china-banks-regulations/china-banks-bad-loan-ratio-climbs-to-10-year-high-at-end-2018-idUSKCN1P50XR
  4. ‘China’s lunar new year spending growth slowest since 2005,’ Financial Times, February 2019. https://www.ft.com/content/67b9203c-2dd3-11e9-8744-e7016697f225
  5. ‘Why are the Chinese buying fewer cars?,’ BBC, January 2019. https://www.bbc.co.uk/news/business-46887984
  6. Official figures from the National Bureau of Statistics of China and the US Census Bureau, as of March 2019.
  7. ‘China e-commerce boom fires up logistics sector,’ Financial Times, August 2018. https://www.ft.com/content/c3d9495c-9943-11e8-9702-5946bae86e6d
  8. ‘Alibaba says New Retail strategy is paying off as Hema shopper data shows bigger average spending,’ South China Morning Post, September 2018. https://www.scmp.com/tech/enterprises/article/2164651/alibaba-says-new-retail-strategy-paying-hema-shopper-data-shows
  9. ‘China announces understanding with China’s Xi on cyber theft,’ Reuters, April 2019. https://www.reuters.com/article/us-usa-china-idUSKCN0RO2HQ20150925
  10. ‘One in five companies say China stole their IP within the last year,’ CNBC, March 2019. https://www.cnbc.com/2019/02/28/1-in-5-companies-say-china-stole-their-ip-within-the-last-year-cnbc.html
  11. See Dan Prud’homme and Taolue Zhang, China’s Intellectual Property Regime for Innovation, forthcoming July 2019.
  12. ‘Chip wars,’ The Economist, December 2018. https://www.economist.com/leaders/2018/12/01/chip-wars-china-america-and-silicon-supremacy
  13. ‘Chips on their shoulders’, The Economist, January 2016. https://www.economist.com/business/2016/01/23/chips-on-their-shoulders
  14. ‘Innovators file record number of international patent applications, with Asia now leading,’ World Intellectual Property Organization, March 2019. https://www.wipo.int/pressroom/en/articles/2019/article_0004.html
  15. ‘May to ban Huawei from providing 'core' parts of UK 5G network,’ The Guardian, April 2019.
  16. ‘EU goes softly-softly on pushing out Huawei,’ Financial Times, March 2019. https://www.ft.com/content/4bdd7a08-5168-11e9-b401-8d9ef1626294

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À Singapour, ce document est distribué dans le cadre d'un arrangement avec Aviva Investors Asia Pte. Limited (AIAPL), pour une distribution à des investisseurs institutionnels uniquement. Veuillez noter qu’AIPPL ne fournit aucune prestation de recherche indépendante ou d’analyse sur le contenu ou l’élaboration de ce document. Les destinataires de ce document doivent contacter AIAPL pour toute question découlant de ou relative à ce document.  AIAPL est une entreprise de droit singapourien immatriculée sous le numéro 200813519W, et détient une Licence de services des marchés de capitaux l'autorisant à exercer des activités de gestion de portefeuilles dans le respect de la Loi sur les valeurs mobilières de Singapour (Singapore Statute ch. 289) ainsi que le statut de Conseiller financier asiatique exonéré au regard de la Loi de Singapour sur les conseillers financiers (Singapore Statute ch. 110). Siège social : 1 Raffles Quay, #27-13 South Tower, Singapore 048583. En Australie, ce document est distribué dans le cadre d'un arrangement avec Aviva Investors Pacific Pty Ltd (AIPPL), pour une distribution à des investisseurs institutionnels uniquement. Veuillez noter qu’AIAPL ne fournit aucune prestation de recherche indépendante ou d’analyse sur le contenu ou l’élaboration de ce document. Les destinataires de ce document doivent contacter AIAPL pour toute question découlant de ou relative à ce document. AIPPL est une entreprise de droit australien immatriculée sous les numéros Australian Business n° 87 153 200 278 et Australian Company n° 153 200 278., titulaire d'une Licence australienne de services financiers (Australian Financial Services License - AFSL 411458) émise par l'Australian Securities and Investments Commission. Siège social : Level 30, Collins Place, 35 Collins Street, Melbourne, Vic 3000, Australia (Australie).

 

Le nom « Aviva Investors » utilisé dans ce document désigne l'organisation mondiale des sociétés de gestion d'actifs affiliées exerçant leur activité sous le nom Aviva Investors. Chaque société affiliée à Aviva Investors est une filiale d'Aviva plc, société multinationale cotée de services financiers ayant son siège au Royaume-Uni. Aviva Investors Canada, Inc. (« AIC ») est installée à Toronto et est immatriculée auprès de l'Ontario Securities Commission (« OSC ») en tant que gestionnaire de portefeuilles, courtier en bourse dispensé et gestionnaire d'opérations sur marchandises. Aviva Investors Americas LLC est un conseiller en investissement immatriculé au niveau fédéral auprès de la Securities and Exchange Commission américaine. La société agit également à titre de conseiller en négociations sur marchandises (« CTA ») et d'exploitant d'un pool de produits (« CPO ») immatriculé auprès de la Commodity Futures Trading Commission (« CFTC »), et est membre de la National Futures Association (« NFA »).  Le formulaire ADV, partie 2A, d'AIA, qui contient des informations sur l'entreprise et ses pratiques commerciales, est disponible sur demande écrite adressée à : Département conformité, 225 West Wacker Drive, Suite 2250, Chicago, IL 60606

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