La COVID-19 et la résistance aux antibiotiques : La prochaine crise sanitaire ?

Alors que le monde lutte contre la COVID-19, les antibiotiques utilisés pour traiter les infections bactériennes secondaires graves associées au coronavirus envahissent les eaux usées, avec des conséquences potentiellement désastreuses. Abigail Herron s’interroge sur le fait de savoir si les investisseurs mesurent la gravité de ce que pourrait entraîner une résistance aux antibiotiques.

COVID-19 and antimicrobial resistance: The next health crisis?

Des niveaux dangereusement élevés de résistance antimicrobienne et la propagation de « superbactéries » pharmacorésistantes font peser de graves risques sur la santé publique et sur des économies tout entières. Parmi les problèmes les plus préoccupants rencontrés dernièrement, les chercheurs constatent une augmentation des niveaux d’antibiotiques dans les eaux usées due à la pandémie de COVID-19.

Le point le plus préoccupant est le fait que certains rejets des stations d’épuration contiennent des traces d’ADN résistant aux antibiotiques.1 Ce matériel génétique est potentiellement dangereux, car il pourrait ne pas être possible d’arrêter les organismes hôtes avec les antibiotiques classiques.

Certains rejets des stations d’épuration des eaux usées contiennent des traces d’ADN résistant aux antibiotiques.

Les implications de cette situation sont considérables. En dernier ressort, cela pourrait mettre en danger les patients sous procédures médicales courantes. Les sociétés pharmaceutiques qui comptent sur les antibiotiques pour étayer des traitements en oncologie, dont on attend des rendements parmi les plus élevés de la biopharma2, pourraient également voir leurs revenus affectés.

Dans cet entretien, Abigail Herron évoque les principaux risques encourus et les mesures que les investisseurs doivent prendre pour y faire face.

Comment la COVID-19 a-t-elle influencé l’utilisation des antibiotiques ?

La COVID-19 est due à un virus, les antibiotiques ne peuvent donc pas la combattre. Néanmoins, les patients contaminés qui sont en soins intensifs développent fréquemment des infections bactériennes respiratoires, en particulier ceux qui sont sous respirateur. Même si le médecin n’est pas certain de la présence d’une infection bactérienne mais que l’état de santé du patient semble se détériorer rapidement, des antibiotiques peuvent être prescrits. C’est ce qui s’est passé dans le cas de la COVID-19.

Nous savons qu’à Wuhan en Chine, presque tous les patients hospitalisés ont reçu des antibiotiques. Une autre étude menée dans toute l’Asie a révélé que seulement 8 % environ des patients atteints de COVID-19 avaient des co-infections bactériennes, mais que plus de 70 % d’entre eux avaient reçu un traitement antibiotique.3

Un recours massif aux antibiotiques compromet leur efficacité.

Cela pourrait engendrer une situation beaucoup plus grave à l’avenir, car de plus en plus de bactéries deviennent résistantes aux antibiotiques. C’est un phénomène que nous connaissons bien : un recours massif aux antibiotiques compromet leur efficacité, car la sélection naturelle assure la survie des bactéries les plus résistantes. Au moins 700 000 personnes meurent déjà chaque année à cause d’infections résistantes aux médicaments, comme la tuberculose,4 ce qui est à peine inférieur au nombre de décès causés par la COVID-19 à la mi-août.

Les conditions sont réunies pour que les superbactéries résistantes aux médicaments prolifèrent plus rapidement, et la résistance aux antimicrobiens (RAM) constitue d’ores et déjà une grave menace sanitaire. Contrairement à la COVID-19, dont les plus graves conséquences affectent les personnes âgées et les personnes souffrant de facteurs de comorbidité, la RAM est aveugle et peut toucher tout le monde. Même les procédures courantes, comme les opérations chirurgicales mineures à l’image des opérations de remplacement des articulations ou des césariennes, peuvent être menacées si la RAM continue de se renforcer.

Que savons-nous de l’ampleur du recours aux antibiotiques ?

Nous ne connaissons pas l’ampleur exacte du problème, mais l’Organisation Mondiale de la Santé a déjà intensifié sa surveillance en recueillant des données dans 66 pays en 2019 et souhaite l’étendre.5 Mais compte tenu de la durée et de la gravité de la pandémie, on peut affirmer sans se tromper que la quantité d’antibiotiques utilisée est probablement beaucoup plus importante que lors de la dernière pandémie de grippe en 2009.

Avec la montée en puissance de la télémédecine, les prescriptions d’antibiotiques ont également eu tendance à augmenter.

Un autre constat a été fait : avec la montée en puissance de la télémédecine, les prescriptions d’antibiotiques ont également eu tendance à augmenter.6 Comme la priorité pendant la pandémie a été d’empêcher les gens de se rassembler dans les centres de soins ambulatoires et les cabinets médicaux pour limiter la propagation du virus, la pratique de la télémédecine s’est généralisée.

Quelles en sont les implications immédiates ?

Beaucoup de gens ne savent pas qu’environ 98 % des antibiotiques ingérés sont encore actifs lorsqu’ils sont évacués. Ces derniers se retrouvent ensuite dans nos systèmes d’évacuation des eaux usées. C’est une bombe à retardement pour les entreprises de services aux collectivités, mais on en parle rarement. Les études commencent à peine à comprendre comment les stations d’épuration peuvent devenir des réceptacles pour les microbes résistants aux médicaments, mais il reste encore beaucoup à faire.7

Nous constatons que les risques s'accumulent tout au long du cycle de gestion de l'eau.

Nous constatons que les risques s’accumulent tout au long du cycle de gestion de l’eau. Ce que nous avons observé en Chine et en Inde, où sont fabriqués la plupart des antibiotiques, c’est que les usines de production d’antibiotiques ne sont pas toujours rigoureuses dans la manière dont elles gèrent l’eau qui s’écoule de leurs sites. Cela peut se matérialiser par des écoulements d’eau infectée à proximité, qui pourraient même être le berceau de la prochaine superbactérie.

La surveillance de ces sites ne correspond pas toujours à ce que l’on attendrait en Europe, même si la production se fait pour de grandes entreprises cotées européennes. Plusieurs rapports d’enquête ont été diffusés, principalement aux États-Unis, sur la qualité de l’eau de ces écoulements, et leurs conclusions sont inquiétantes.

L’une des questions les plus importantes qui se posent est la rapidité avec laquelle une superbactérie peut se propager à travers le monde. Si un voyageur consomme de l’eau provenant d’une source en Asie qui contient des microbes résistants aux médicaments, ceux-ci peuvent se loger dans ses intestins et être ensuite transportés très rapidement dans un hôpital d’une autre région. Il s’agit d’un problème largement méconnu, mais qui prend rapidement de l’ampleur.

Ne rien faire pourrait avoir des implications considérables. 

Sur le plan humain, le fait de ne pas pouvoir recourir à des interventions médicales courantes a de graves conséquences. Il ne s’agit pas d’une menace lointaine : en Inde, les patients sous chimiothérapie sont déjà avertis des dangers de la RAM avant le début de leur traitement.

Les implications en termes d’investissement sont également préoccupantes. Les sociétés pharmaceutiques qui dépendent des revenus lucratifs de l’oncologie pourraient voir leurs produits phares bloqués dans la mesure où les thérapies anticancéreuses nécessitent le recours à des antibiotiques efficaces. De même, les producteurs alimentaires qui dépendent de la médication de masse du bétail pourraient être contraints de procéder à des changements rapides tout au long de leurs chaînes d’approvisionnement afin de réduire leur dépendance aux antibiotiques si la réglementation ou l’opinion publique changaient. Les entreprises de distribution d’eau pourraient également se retrouver confrontées à une réglementation visant la RAM et se trouver dans une position de faiblesse.

Que peuvent faire les investisseurs à ce sujet ?

Nous avons organisé et présidé la première conférence destinée aux investisseurs sur la résistance aux antibiotiques avec l’équipe du gouvernement britannique chargée de la surveillance de la RAM en 2016. Deux ans plus tard, nous avons organisé conjointement la conférence ‘‘Super Bugs and Super Risks’’, qui a réuni des experts internationaux de la RAM et des représentants des secteurs public et privé, de la société civile et des patients. Nous sommes également fortement impliqués dans le projet ‘‘Investor Year of Action on Antibiotic Resistance’’, une collaboration entre l’initiative ‘‘FAIRR’’, ‘’l’Access to Medicine Foundation’’, les Principes pour l’Investissement Responsable des Nations-Unies et le gouvernement britannique.

Les antibiotiques qui se déversent dans nos eaux usées sont difficiles à mesurer.

Par ailleurs, nous rencontrons individuellement les entreprises dans lesquelles nous investissons, principalement dans les secteurs pharmaceutique et alimentaire, pour discuter de leur stratégie relative à la résistance aux antibiotiques. À la suite d’une forte mobilisation, plusieurs producteurs de produits alimentaires commerciaux se sont déjà engagés à supprimer progressivement l’utilisation massive d’antibiotiques. Cependant, la question des eaux usées est particulièrement difficile à gérer, car les antibiotiques qui se déversent dans nos eaux usées sont difficiles à mesurer.

Nous allons entamer un dialogue avec certaines entreprises de services aux collectivités dans lesquelles nous sommes investis et leur demander comment elles gèrent la question de la qualité de l’eau provenant des grands hôpitaux et des centres de soin. Qu’est-ce qui est faisable ? Que peut-on intégrer dans leurs infrastructures ? Que doivent-elles faire de nouveau ? Des recherches récentes suggèrent que de nouveaux procédés de traitement anaérobie des eaux usées pourraient être utilisés.8

C’est un problème urgent, car la RAM pourrait constituer une menace plus importante pour la santé publique que la COVID-19.

Voyez-vous des éléments positifs émerger de la pandémie ?

L’un des points positifs est le regain d’intérêt pour le domaine de la santé publique. L’importance des vaccinations, de la surveillance et du besoin d’infrastructures pour faire face aux pandémies a été clairement mise en évidence. La volonté des gouvernements du monde entier de consacrer plus d’attention et de ressources aux maladies contagieuses offre une occasion unique de plaider en faveur d’une nouvelle approche pratique pour résoudre le problème potentiellement cataclysmique de la résistance aux antibiotiques.

Il est essentiel de renforcer les capacités, de se tourner vers de nouvelles voies de recherche et de développement et d’investir à long terme dans la science. Cette pandémie va prendre fin mais, comme nous l’avons vu avec l’épidémie de grippe de 2009, la prochaine pandémie pourrait bien se produire dans quelques années seulement. Et qui sait quel type de menace cela pourrait représenter ?

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