Le « Suga rush » : le nouveau Premier ministre japonais tiendra-t-il ses promesses ?

Yoshihide Suga va tenter de sortir le pays de la pandémie et d’engager des réformes structurelles. À quoi les investisseurs doivent-ils s’attendre ?

Suga rush: Can Japan’s new PM deliver on reform promises?

Au début de l’année 2020, rares sont ceux qui auraient pu prévoir l’arrivée à la tête du gouvernement japonais de Yoshihide Suga, secrétaire général du cabinet sortant et homme d’État du Parti libéral-démocrate (LDP) au pouvoir. Pourtant, lorsqu’au mois d’août, Shinzo Abe, affaibli par la maladie, est contraint de démissionner, Yoshihide Suga remporte haut la main la course à la direction du parti avant d’être nommé au poste de Premier ministre le 16 septembre.

Sa victoire tient à la stabilité qu’il est en mesure d’apporter au moment où le Japon lutte contre le coronavirus. Homme de confiance de Shinzo Abe et favorable à la politique dite des « Abenomics », il devrait poursuivre les grandes lignes de la politique de relance budgétaire et d’assouplissement monétaire de son prédécesseur.

Yoshihide Suga a néanmoins davantage à offrir. Les experts disent qu’il est fermement résolu à mener des réformes structurelles, la « troisième flèche » des Abenomics qui a manqué sa cible à maintes reprises.

La nouvelle priorité du gouvernement sera d’affronter la crise provoquée par la pandémie de Covid-19. Au 1er octobre, le Japon avait enregistré un taux d’incidence de 1,22 mort pour 100 000 personnes, un chiffre remarquablement faible comparé aux autres pays.[i] L’économie a néanmoins fortement souffert malgré l’absence de confinement à l’échelle nationale. La production a chuté de 7,8 % au 2ème trimestre 2020, la plus mauvaise performance trimestrielle depuis le début des nouvelles séries statistiques.[ii]

Yoshihide Suga a néanmoins davantage à offrir. Les experts disent qu’il est fermement résolu à mener des réformes structurelles.

« La pandémie de COVID-19 va dicter l’agenda politique pour l’année prochaine et peut être pour plus longtemps », affirme Sunil Krishnan, responsable de la gestion multi-actifs au sein d’Aviva Investors. « Il faut s’attendre pour l’essentiel à des mesures d’assouplissement monétaire et de relance budgétaire illimités, le gouvernement s’attachant en priorité à sortir l’économie de son marasme. »

Si la politique des Abenomics n’a pas tenu ses promesses au regard de nombreux objectifs fixés par Shinzo Abe au moment de sa prise de fonction en 2012, elle a réussi à sortir le Japon d’un malaise économique vieux de plusieurs décennies : lorsque la pandémie a éclaté, l’économie connaissait sa plus longue phase d’expansion économique de l’après-guerre. L’approche budgétaire du Japon montre également la voie à suivre aux pays expérimentant des mesures de relance exceptionnelles durant la crise actuelle.

Stabilité, réformes ou les deux ?

Dans le budget de cet automne, Yoshihide Suga pourrait également envisager des mesures de soutien à la consommation.

« Les effets les plus sensibles du coronavirus sur le marché viennent de la chute brutale du nombre de touristes, qui a touché les sociétés de transport telles que les opérateurs en charge du Shinkansen [train à grande vitesse], ainsi que les centres commerciaux et les lieux de divertissement », explique Jean-Francois Chambon, gérant de fonds d’actions japonaises chez Aviva Investors. « Plusieurs dispositifs de subvention pourraient être mis en place pour stimuler la consommation dans ces différents secteurs. »

Vingt-quatre heures après son accession au poste de Premier ministre, Yoshihide Suga annonçait la création d’un nouveau portefeuille, celui de ministre de la Transformation digitale, pour superviser la mise en place d'une agence numérique chargée d'améliorer la connectivité à travers le pays.

Cette initiative pourrait avoir valeur de test pour évaluer les ambitions réformistes de Yoshihide Suga. Avant lui, peu de Premiers ministres avaient accepté d’investir leur capital politique dans des guerres de territoire mettant en jeu des intérêts bureaucratiques bien ancrés, mais Yoshihide Suga pourrait voir les choses différemment. En tant que chef de cabinet, il avait supervisé avec succès les efforts destinés à assouplir le régime des visas afin de faciliter l’entrée d’un plus grand nombre de touristes dans le pays.

La pandémie de COVID-19 va dicter l’agenda politique pour l’année prochaine et peut être pour plus longtemps.

Le marché du travail

Yoshihide Suga devrait aussi poursuivre les efforts du LDP pour assouplir les règles d'immigration afin d’attirer davantage de main d'œuvre étrangère et ainsi compenser le déclin de la population active. En 2018, le Fonds monétaire international a mis en garde qu’en l’absence d’une libéralisation du marché travail, les mutations démographiques pourraient, d’ici quarante ans, faire chuter le PIB réel japonais de 25 % par rapport à son taux de croissance potentiel.

« Yoshihide Suga a surmonté la résistance du parti pour mettre en place un nouveau statut de visa qui a ouvert les portes aux travailleurs étrangers non qualifiés, un changement par rapport à la politique précédente qui les cantonnait souvent dans des emplois mal payés », commente Jean-François Chambon. « Ce nouveau régime prévoit des salaires équivalents à ceux des Japonais natifs et crée les conditions propices à l'accueil de talents étrangers. »

Améliorer la situation des femmes au travail serait un autre moyen d’augmenter l’offre de main d'œuvre. Si Shinzo Abe en avait fait un élément-clé de son programme, initiative baptisée « Womenomics » (l’économie féminine) par la presse, les progrès tardent à se concrétiser. En 2019, le taux de participation des femmes au marché du travail était de 71 %, un taux plus élevé qu'aux États-Unis ou au Royaume-Uni, contre 63 % en 2013.[iii]  Mais la représentation des femmes aux postes de direction reste très faible. Dans les entreprises privées, à peine 6,3 % des salariés occupant des postes à responsabilité sont des femmes, un chiffre à la traîne par rapport à l’objectif de 15 % défini par le gouvernement de Shinzo Abe.[iv]

Yoshihide Suga s’attaque peut-être à ces questions au moment opportun, mais si le Premier ministre cherche à renforcer la parité, son cabinet envoie un bien mauvais message, fait remarquer Jean-François Chambon.

« Le nouveau cabinet de Yoshihide Suga ne compte que deux femmes. Qui plus est, sur la totalité des députés qui siègent à la chambre basse, seulement 10 % sont des femmes ; les dirigeants politiques ne montrent donc pas l’exemple. En conséquence, les Womenomics n’ont pas suscité l’élan espéré pour lutter contre les inégalités de genre. »

La COVID-19 pourrait soumettre le tissu social japonais à des changements plus profonds que l’ambitieux programme de réformes de Yoshihide Suga lui-même.  

Un autre secteur dans lequel Yoshihide Suga souhaite engager des réformes est celui des télécommunications. Au poste de ministre des communications en 2006-2007, il avait appelé les compagnies de téléphonie mobile à réduire leurs tarifs afin d'alléger la pression sur les consommateurs ; il a réitéré son message en 2018, en tant que secrétaire de cabinet, incitant les opérateurs à baisser leurs tarifs de 40 %.[v]

Yoshihide Suga privilégie une approche différente pour le secteur bancaire régional japonais. Ces dernières années, grâce aux lois limitant la part de marché autorisée par établissement dans une préfecture donnée, de nombreux petits prêteurs avaient réussi à survivre en dépit de l’érosion de leur base client. Yoshihide Suga souhaiterait modifier ces règles pour favoriser la consolidation du secteur.[vi] Cette volonté répond à son ambition plus large de s'attaquer aux entreprises « zombies » qui ont longtemps représenté un frein pour l'économie.

Risque géopolitique

Si les priorités de politique intérieure de Yoshihide Suga semblent claires, dans certains autres domaines, ses ambitions restent difficiles à cerner. Certes, il souhaite poursuivre la politique de Shinzo Abe consistant à relocaliser vers le Japon les activités de production actuellement en Chine, mais en matière de politique étrangère et de diplomatie, nous restons dans l’inconnu.

Shinzo Abe devait une grande partie de son succès à son charisme et à ses relations avec les autres dirigeants.  Si Yoshihide Suga a relevé avec aisance ses premiers défis sur le terrain diplomatique (la réunion avec le secrétaire d'État américain Mike Pompeo et les entretiens avec les dirigeants régionaux se sont déroulés sans encombre), la situation géopolitique en Asie est entrée dans une phase délicate. Certains craignent que son manque d'expérience en matière de politique étrangère puisse être mis à l'épreuve par la Chine ou la Corée du Nord.

Conséquences pour l’investissement

Avant lui, peu de Premiers ministres avaient accepté d’investir leur capital politique dans des guerres de territoire.

Pour l’essentiel, toutefois, Yoshihide Suga offre aux investisseurs l’assurance de la continuité. La réaction du marché au départ de Shinzo Abe en témoigne. Le cours du yen, généralement plus sensible à l’appétence pour le risque des investisseurs qu’aux évolutions de politique intérieure, n’a que peu varié.

S’agissant des actions japonaises, le programme de réforme de Yoshihide Suga a déjà commencé à influencer les performances de marché dans certains secteurs. Comme le fait remarquer Jean-François Chambon, les actions des agences de voyage et des sociétés de transport sont reparties à la hausse à peine Yoshihide Suga avait-il pris la tête de la course à la direction du PDL, tandis que les grandes entreprises de télécommunications sous-performaient (le secteur a globalement progressé de seulement 1,74 % en août, comparé à une hausse de 8,16 % pour l'indice Topix dans son ensemble).[vii]

Toutefois, la pandémie faisant toujours rage, les incertitudes vont assombrir l’horizon. La COVID-19 pourrait soumettre le tissu social japonais à des changements plus profonds que l’ambitieux programme de réformes de Yoshihide Suga lui-même.

Jean-François Chambon estime que les investisseurs en actions et en immobilier devraient surveiller la manière dont la pandémie est en train de remodeler la vie professionnelle japonaise. Ces évolutions pourraient avoir des effets majeurs sur les marchés les plus fragiles de l’immobilier de bureau au sein des centres urbains mais aussi rajeunir les régions affectées ces dernières années par le dépeuplement et le déclin économique.

« Si le télétravail se développe, les analystes s'attendent à ce que davantage de salariés choisissent de vivre loin des centres-villes et que les entreprises recrutent plus de travailleurs à distance ; ce phénomène pourrait inverser la tendance à l’urbanisation observée au cours de la dernière décennie. Cela pourrait redonner de la vie aux communautés locales dans les provinces japonaises et réduire la concentration des activités économiques à Tokyo, ce qui représenterait une bonne nouvelle pour l’économie en général », ajoute Jean-François Chambon.

En dehors de l’immobilier, les transports régionaux et le secteur de la distribution de détail devraient tirer profit de ces mutations, après une phase de réorganisation. Le plus grand gagnant est peut-être le secteur informatique, dopé par la demande de services sur le cloud et de gestion de réseau.

Dans les entreprises privées, à peine 6,3 % des salariés occupant des postes à responsabilité sont des femmes.

Les changements provoqués par la pandémie peuvent influer sur la viabilité à moyen terme des différents éléments des réformes de Yoshihide Suga. La nécessité de disposer d’une meilleure connectivité pourrait inciter Yoshihide Suga à accélérer la transformation des infrastructures numériques japonaises ; de même, les vulnérabilités que la crise a mis en évidence sur la chaîne d'approvisionnement pourraient lui donner l'impulsion nécessaire pour qu’il relocalise la production manufacturière au Japon, ainsi qu’il s’y est engagé.

D'autres points de l'agenda devront peut-être attendre, selon Jean-François Chambon, que le virus batte en retraite, même si Yoshihide Suga a pris un bon départ. « Suga s’est tout de suite mis au travail. Le plan de transformation numérique progresse rapidement, ce qui prouve qu'il prend les réformes très au sérieux », précise-t-il.

Références

  1. Données de recherche de l’université Johns Hopkins. https://coronavirus.jhu.edu/data/mortality
  2. Données officielles du Ministère des finances. https://www.mofa.go.jp/policy/economy/japan/index.html
  3. « Womenomics 5.0 », Goldman Sachs, avril 2019.
  4. Est considéré comme poste de direction, un poste équivalent à chef de service. Voir « Womenomics 5.0 » Goldman Sachs, avril 2019.
  5. « Yoshihide Suga promet de numériser les fonctions gouvernementales et de limiter le coût des services mobiles », Nikkei, 14 septembre 2020. https://asia.nikkei.com/Politics/Japan-after-Abe/Suga-vows-to-digitize-government-and-push-down-mobile-fees
  6. Shunsuke Shigeta, « Japan PM hopeful cites “too many regional banks »  Nikkei Asia, 3 septembre 2020. https://asia.nikkei.com/Politics/Japan-after-Abe/Japan-PM-hopeful-Suga-cites-too-many-regional-banks
  7. Données Bloomberg, au 31 août 2020.

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