Durabilité : savoir exploiter les lignes de tension

François de Bruin, gérant du fonds Sustainable Income & Growth et responsable des actifs immobiliers cotés, nous présente les lignes de tension qui sous-tendent les stratégies d’investissement liées à la durabilité.

Sustainability: Drawing force from lines of tension

Rares sont les adolescents qui ont autant influencé le monde que Greta Thunberg. Nous avons été nombreux à écouter avec stupéfaction son discours lors du Forum économique mondial de Davos, en janvier, lorsqu'elle a exigé des grands responsables politiques qu’ils rendent des comptes, et présenté des exigences radicales :

« Arrêtez immédiatement tous les investissements dans l’exploration et l’extraction de combustibles fossiles.

Arrêtez immédiatement de subventionner les combustibles fossiles.

Et sortez immédiatement et complètement des activités liées aux combustibles fossiles ». 

Alors que Greta Thunberg tançait les leaders mondiaux, des coupures de courants frappaient quotidiennement l’Afrique du Sud en raison de la détérioration des infrastructures de la société publique Eskom. Pendant des heures, les 59 millions d'habitants du pays ont dû vivre sans lumière, sans eau chaude, sans Internet et sans aide en cas d'urgence.

L'Afrique du Sud tire son énergie presque entièrement du combustible fossile le plus nuisible à l'environnement : le charbon. Pourtant, ces coupures d'électricité ont montré qu’en cas d’abandon du jour au lendemain des combustibles fossiles, des millions de Sud-africains se retrouveraient dans une situation désespérée. Ce qui soulève une question délicate : comment sauver la planète sans nuire à la vie quotidienne de la population ?

Les investisseurs responsables sont confrontés à ce type de tensions à chaque instant. En s'appuyant sur le concept d’intelligence collective, il est possible d’identifier trois formes de tension interdépendantes.

Tensions philosophiques : la durabilité, un art ou une science ?

Devons-nous intégrer les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG) parce que c'est bien de le faire ou en raison de preuves factuelles ?

Nous sommes de fervents défenseurs de l’investissement responsable, mais il est parfois difficile de déterminer l'impact de nos décisions.

Marte Borhaug, responsable mondiale des Solutions d'investissement ESG chez Aviva Investors, a déclaré un jour qu'elle avait parfois l'impression d’avoir besoin d’un diplôme en philosophie morale, notamment lorsque des pailles sans plastique  lui sont remises dans un emballage...plastique et après avoir parcouru des milliers de kilomètres.

Au sujet des complexités, des nuances et des compromis nécessaires pour vraiment faire avancer les choses, Marte Borhaug a une opinion très claire : « Ces dilemmes moraux doivent dicter notre comportement professionnel quotidien et nous ne devons pas nous en affranchir ». Elle préconise l'interprétation et le débat, insistant sur le fait qu’être un investisseur responsable ne doit jamais revenir à s’imposer un carcan éthique.

Ces dilemmes moraux doivent dicter notre comportement professionnel quotidien et nous ne devons pas nous en affranchir  

Cependant, l'ambiguïté naturelle du comportement humain met en exergue l'importance des données, afin de démontrer les bienfaits d’une approche ESG rigoureuse. En 2018, dans le cadre de leur rapport « Exponential Climate Action Roadmap », les Nations unies estimait que la vraie question était désormais de savoir « comment donner aux États, aux entreprises et aux citoyens des lignes directrices communes qui leur montrent la voie à suivre, qui peuvent être définies et ajustées en cours de route » ? Selon ce rapport, les données nécessaires à l’élaboration de ces lignes directrices sont déjà accessibles, qu’il s’agisse des politiques gouvernementales, des statistiques publiques sur les émissions ou des publications de recherche.

En revanche, la collecte des données auprès des entreprises reste toujours problématique. Puisqu’elle n’est pas obligatoire, la communication des indicateurs ESG est loin d'être complète, permettant ainsi aux entreprises les plus exposées de ne pas faire connaître leurs risques. En l'absence de délais concrets de reporting, ces informations sont souvent publiées très tardivement. Les technologies du Big Data sont capables de combler ce fossé en fournissant aux investisseurs des informations pertinentes, mais définir un cadre commun semble encore une perspective lointaine.

L’enjeu de la qualité des données doit être mis en balance avec l’ambiguïté qui est la nôtre lorsque nous interprétons des informations et les décisions qui en découlent. Compte tenu de cette tension philosophique, nous devrons toujours trouver un équilibre entre l’art et la science, alors que les investisseurs devraient chercher à marier les deux.

Tension en matière de performance : durabilité absolue vs. durabilité relative

L'analyse coûts-bénéfices de l'intégration des facteurs ESG est une autre ligne de tension ayant plusieurs répercussions, dont l'une est de savoir s’il vaut mieux investir dans les entreprises qui ont déjà un bon score ESG ou dans celles dont le score s'améliore.

Un rapport de 2018 de Bank of America Merrill Lynch a montré les avantages de privilégier des entreprises dont la note ESG est supérieure à la moyenne pour éviter les défauts, ce qui plaide en faveur d’une sélection des entreprises sur la base de leurs scores ESG actuels.

Une mise en garde toutefois : savoir différencier corrélation et lien de causalité peut être difficile compte tenu du court historique des bases de données. Même s'il est simplement corrélé à un coût du capital plus faible, un score ESG élevé peut constituer un point de départ utile pour identifier des entreprises capables d’enregistrer des performances régulières.

Un score ESG élevé peut également témoigner de la durabilité d'une entreprise car celles affichant les meilleurs scores cherchent généralement à accroître la résilience et la durabilité de leurs modèles économiques. Par exemple, en matière de gestion de la chaîne d'approvisionnement, ces entreprises connaissent parfaitement leurs fournisseurs, de leur empreinte carbone à leurs pratiques concernant la main d'œuvre. Elles étaient probablement davantage en mesure que beaucoup d’autres d’affronter les conséquences de la COVID-19.

Un score ESG élevé peut constituer un point de départ utile pour identifier des entreprises capables d’enregistrer des performances régulières

Cependant, les notations externes ne dressent qu'une partie du tableau. La structure des conseils d’administration des entreprises familiales ne favorise pas souvent les meilleures pratiques. Cependant, en apprenant à mieux les connaître, il est possible de distinguer celles rongées par le copinage de celles dont la direction fait en sorte d’avancer dans le droit chemin. Pour ces dernières, la faiblesse du score relatif à la structure de gouvernance peut aussi servir d’argument favorable à un investissement.

L'ESG est un domaine qui évolue en permanence et il est essentiel de tenir compte de cette dynamique. Être capable d’évaluer le momentum ESG d'une entreprise peut permettre d'identifier les risques susceptibles d’être mal intégrés dans les prix de marché. En général, ces risques évoluent lentement mais peuvent se matérialiser de manière soudaine. Si ces tendances démontrent l'urgence d'intégrer les critères ESG dans les décisions d'investissement, adopter une vision à long terme reste l’enjeu essentiel des investisseurs en actions et en obligations.

Autre source de tension dans le débat sur l’opposition durabilité absolue/durabilité relative, l'importance accordée aux analyses qui vont au-delà des caractéristiques propres à chaque secteur. Par exemple, Union Pacific affiche un score relativement faible dans l'indice MSCI ESG, alors qu’elle est présente dans un secteur à faible intensité de carbone, le fret ferroviaire, dont les émissions de gaz à effet de serre sont inférieures de 75 % à celles du fret routier. Selon nos recherches, plusieurs cas récurrents de discrimination présumée et des performances médiocres sur les principaux indicateurs de sécurité ont réduit la note ESG de l'entreprise.

Tensions pratiques : exclusion vs. dialogue

S'il avait existé une solution miracle pour l’investissement ESG, cela aurait été les obligations vertes. Malheureusement, celles-ci n'ont pas réussi à séduire autant que prévu les investisseurs. Les principaux participants à ce marché ont souligné les défauts du système. Par exemple, de grands investisseurs tels que le fonds de pension public japonais (GPIF), estiment que cette classe d'actifs ne serait qu'une « mode passagère » sans les réformes qu’elle nécessite.

Adopter une vision à long terme reste l’enjeu essentiel des investisseurs en actions et en obligations

Les politiques d'investissement durable impliquent très souvent des filtres d'exclusion, qui s'appliquent à plus de 20 % des actifs gérés à l’échelle mondiale. Cependant, le principe d’exclusion présente des difficultés pratiques, le principal étant que les investisseurs sacrifient leur capacité à dialoguer avec les entreprises.

Certains choix sont évidents. Par exemple, le tabac a un impact négatif sur 14 des 17 Objectifs de développement durable des Nations unies. Avec huit millions de morts par an, il reste la principale cause de décès évitable à l’échelle mondiale, sans parler des autres causes ayant des conséquences néfastes : les filtres des cigarettes sont la première source de pollution plastique des océans.

Nous sommes désormais intransigeants sur le tabac, mais aussi sur le charbon et les armes. Dans certains fonds, nous excluons le principal fournisseur d'énergies renouvelables au monde (NextEra Energy) car plus de 10 % de son chiffre d’affaires provient de la production d'électricité à partir du charbon. En revanche, nous n'excluons pas de manière systématique les sociétés de restauration rapide ou les compagnies aériennes.

Dans la plupart des secteurs, il faut trouver un compromis entre les idées d'exclusion et les bienfaits d'un actionnariat actif, une pratique qui permet aux investisseurs de responsabiliser les équipes de direction et de pointer du doigt les mauvais comportements.

Les politiques d'investissement durable impliquent très souvent des filtres d'exclusion

L’engagement actionnarial est essentiel et le fait de pouvoir exprimer collectivement des milliers de votes par procuration permet aux investisseurs d’influencer le changement. Nous avons remporté des victoires importantes - BP s’est par exemple engagé récemment à atteindre des émissions nulles en carbone -, mais l'adoption de résolutions n'est qu'un début. Assurer un suivi en continue nécessite beaucoup de ressources et exige l'adhésion et la persévérance des analystes, des gérants de fonds, des dirigeants et des actionnaires.

Compte tenu de la structure de certaines classes d'actifs, il est parfois plus difficile d’instaurer un dialogue avec les entreprises. Tout comme les entreprises, les États dépendent largement des marchés de capitaux pour se financer. Fort heureusement, les détenteurs d'obligations souveraines n'ont pas le droit de vote lors de l'élection des responsables publics, quelle que soit l'importance de leur participation. Toutefois, le coût de la dette des pays qui adoptent et mettent en œuvre des lois et des politiques plus durables est généralement moins élevé.

La tentation, lorsqu'il s'agit de sujets complexes comme l'ESG, est de débattre indéfiniment sans prendre de décision, en d'autres termes, faire du greenwashing. Affronter ces complexités directement peut transcender les lignes de tension et avoir des impacts plus positifs pour les sociétés, l'environnement et les investisseurs.

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