AIQ - Une nouvelle normalité

Le rêve américain

L'ère de l'exceptionnalisme américain est-elle arrivée à son terme ?

Alors que le monde commence à sortir progressivement de la pandémie de COVID-19, l'hégémonie mondiale des États-Unis pourrait être menacée par la résurgence de la Chine, qui semble avoir été relativement peu touchée par le virus.

L’origine de l’expression « exceptionnalisme américain » remonte à un livre de 1840 intitulé « La démocratie en Amérique » d'Alexis de Tocqueville. Ce n'est qu'un siècle plus tard qu’elle a commencé à se diffuser plus largement, en référence à la position dominante des États-Unis à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Au début des années 1990, avec la fin de la guerre froide et une Union soviétique au bord de l'effondrement, le statut de leader mondial des États-Unis semblait assuré. À tel point qu'au début de l'année 2000, le pays décidait d’approuver l'entrée de la Chine dans l'Organisation mondiale du commerce. L'idée sous-jacente à cette décision était d'encourager Pékin à accélérer la libéralisation économique et à instaurer des réformes politiques.

Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu. La Chine a certes connu une transformation économique incroyable (avec un taux de croissance de 4 000 % en dollars américains entre 1989 et 2019), mais les réformes politiques n’ont pas suivi. Loin d'embrasser la démocratie, les autorités chinoises ont choisi en novembre 2012 Xi Jinping, son dirigeant le plus puissant depuis Mao Zedong.

Pire encore du point de vue des États-Unis, Xi Jinping a clairement déclaré qu'il pensait que la Chine participait à une lutte à long terme pour l'hégémonie mondiale. De plus, compte tenu de la puissance économique chinoise, l'Amérique doit désormais affronter un adversaire bien plus redoutable que l’Union soviétique.

La disparition de l'exceptionnalisme américain pourrait être accélérée par la COVID-19. Après tout, les États-Unis ont été l'un des pays les plus touchés, notamment en raison d’une gestion chaotique de la pandémie. Alors qu’il est apparu en Chine, le virus y a ironiquement fait beaucoup moins de dégâts.

Si l'économie américaine a mieux résisté que de nombreuses autres, elle devrait quand même se contracter d'environ 3 % en 2020, alors que celle de la Chine est en passe de progresser de 6 %. En outre, les performances économiques des États-Unis pourraient être pénalisées pendant des années en raison de déficits record.

Un monde fragmenté

Selon Dominic Asquith, de la société Macro Advisory Partners, la pandémie va se traduire par un monde de plus en plus fragmenté, en affaiblissant les États-Unis et en alimentant parallèlement de nouvelles pulsions nationalistes et populistes.

La réalité à laquelle l’administration américaine va être confrontée est une redistribution des cartes à l’échelle mondiale.

« Au cours de la prochaine décennie, l'influence et l'autorité des États-Unis vont diminuer de manière continue. La réalité à laquelle l’administration américaine va être confrontée est une redistribution des cartes à l’échelle mondiale », déclare Dominic Asquith, ancien diplomate britannique en Inde, en Libye, en Égypte et en Irak.

Alors que la guerre commerciale avec la Chine se retournait progressivement contre l'économie, les entreprises et la bourse américaines, et qu’il n’a rien fait pour réduire le déficit entre les deux pays, le président Donald Trump a signé un accord commercial partiel en janvier 2020.

Pourtant, les commentateurs ont toujours été nombreux à penser que la guerre commerciale n'était que de la poudre aux yeux, dissimulant une bataille visant à acquérir la supériorité technologique. Dès que la trêve commerciale a été conclue, les États-Unis ont intensifié leurs attaques contre les entreprises technologiques chinoises.

Guerre technologique

Les États-Unis tentent de limiter les flux de technologies vers la Chine, de restructurer les chaînes d'approvisionnement mondiales et d'investir dans de nouvelles technologies sur leur territoire. De son côté, la Chine s'efforce de développer des semi-conducteurs et d'autres technologies critiques afin de réduire sa vulnérabilité face aux fournisseurs américains.

« Il n’a jamais été aussi évident que la supériorité technologique, que ce soit dans les semi-conducteurs, l'informatique quantique, l'intelligence artificielle ou le Big Data, accroît l’influence géopolitique », explique Apjit Walia, responsable mondial de la stratégie d'investissement dans le secteur technologique de Deutsche Bank.

La dépendance du monde entier à l'égard des moyens de connectivité a été mise en exergue par la pandémie, puisque les employés ont été contraints de travailler, les enfants d'apprendre et les consommateurs de faire leurs achats en ligne. Puisque les outils technologiques vont jouer un rôle de plus en plus important dans nos vies quotidiennes et que la cybercriminalité d'État est une menace croissante, Apjit Walia anticipe une intensification de la guerre froide technologique.

La dépendance du monde entier à l'égard des moyens de connectivité a été mise en exergue par la pandémie.

Si certains pensent qu’au final deux écosystèmes numériques vont émerger et qu’ils seront, dans une large mesure, incompatibles, Apjit Walia estime qu'aucun des deux pays n’a intérêt à bâtir ce qu'il appelle un « mur technologique » qui, selon lui, pourrait coûter au secteur technologique jusqu'à 3 500 milliards de dollars au cours des cinq prochaines années. Il prévoit plutôt une guerre « tiède » grâce à une atténuation des tensions.

Selon Alistair Way, responsable des actions des marchés émergents d’Aviva Investors, les États-Unis pourraient tout à fait chercher à exercer des pressions sur un nombre accru d'entreprises technologiques chinoises. Par conséquent, les investisseurs commencent déjà à faire la distinction entre celles, très dépendantes des fournisseurs et des clients internationaux, qui pourraient se trouver en première ligne, et d'autres, comme Alibaba et Tencent, qui se concentrent davantage sur leur marché intérieur. 

Comme Apjit Walia, Alistair Way pense qu'une guerre technologique serait difficile à remporter pour l'un ou l'autre des deux pays, de nombreuses politiques étant susceptibles d'avoir des conséquences imprévues et souvent néfastes. Par exemple, les mesures de rétorsion des États-Unis contre Huawei ont été favorables au groupe taïwanais de semi-conducteurs MediaTek, aux dépens de son rival américain Qualcomm.

Guerre des valeurs

On observe de manière de plus en plus évidente que les États-Unis et la Chine sont tous deux engagés dans une guerre des valeurs, dont le point central est la lutte pour le contrôle des instances de réglementation internationales créées après la Seconde Guerre mondiale.

« Les États-Unis ont absolument besoin de commencer à renouer leurs alliances à l’échelle mondiale s'ils veulent avoir une chance de gagner cette bataille », déclare Charles Parton, Senior Associate fellow au Royal United Services Institute, un groupe de réflexion sur la défense et la sécurité.

Les États-Unis ont absolument besoin de commencer à renouer leurs alliances à l’échelle mondiale s'ils veulent avoir une chance de gagner cette bataille.

Toutefois, selon Dominic Asquith, quelle que soit leur ligne de conduite, les États-Unis auront du mal à maintenir leur influence alors que la Chine cherche à activer ses leviers économiques pour encourager les autres pays à adopter ses règles et ses normes.

Pour Stephen King, conseiller économique senior chez HSBC, alors que la Chine étend son influence via des programmes tels que l'initiative « Nouvelle Route de la Soie », les États-Unis ont probablement conscience qu'ils ne peuvent pas maintenir indéfiniment leur influence dans de nombreuses régions du monde.

« Les États-Unis sont arrivés à un point que l'on pourrait qualifier d’abus de grande puissance...et doivent laisser une place à la Chine », explique Stephen King, qui fut conseiller spécial auprès de la commission du Trésor de la Chambre des communes et auteur du livre en 2017 Grave New World: The End of Globalization, the Return of History.

Un monde divisé

Si les États-Unis perdent leur position de leader incontesté du monde, prédire la suite des événements devient plus difficile. Une enquête menée par UBS en janvier 2020 a montré que 57 % des investisseurs internationaux s'attendaient à ce que la Chine devienne la première superpuissance mondiale d'ici 2030 aux dépens des États-Unis.1

Il est plus probable que le monde se divise en deux blocs qui, avec le temps, finiront par se dissocier l’un de l’autre.

D'autres pensent, cependant, qu'il est plus probable que le monde se divise en deux blocs qui, avec le temps, finiront par se dissocier l’un de l’autre, la Chine et les États-Unis rivalisant pour attirer d'autres nations dans leur sphère d'influence. Par exemple, Charles Parton et Stephen King pensent qu'après la pandémie, la Chine pourrait intensifier ses efforts pour aider les pays à court d'argent via son initiative « Nouvelle Route de la Soie », comme elle l'a fait l'année dernière avec l'Italie et la Grèce.

Cela pourrait créer un dilemme pour de nombreux pays, en particulier en Europe et en Asie, qui hésiteront à choisir un camp. Si beaucoup voudront continuer à s’appuyer sur les États-Unis en matière de sécurité, ils refuseront de renoncer à leurs liens économiques avec la Chine.

Étant donné la méfiance entre les États-Unis et la Chine, certains spécialistes ont mis en avant le risque d’un conflit militaire entre les deux nations. Cependant, Charles Parton et Dominic Asquith pensent que si les relations de la Chine avec ses voisins, en particulier Taïwan, sont une source d'inquiétude permanente, un conflit généralisé entre deux puissances nucléaires est peu probable. 

Implications pour les marchés

La disparition de l'exceptionnalisme américain aura probablement des répercussions importantes sur les marchés financiers. Pour commencer, la demande d’actifs libellés en dollars est très dépendante du vaste système commercial et financier mis en place par les États-Unis après la Seconde Guerre mondiale. Si ce système commence à être démantelé, les entreprises américaines et le gouvernement américain pourraient avoir plus de mal que d’habitude à emprunter auprès d’investisseurs étrangers.

Déterminer si cela pourrait conduire le dollar américain à perdre son statut de monnaie de réserve mondiale est une tout autre question. « Même si scénario est plausible, nous en sommes encore loin. Si vous pensez vraiment que le dollar est en difficulté, alors attendez-vous au chaos et non à l'émergence soudaine d'une nouvelle devise puissante », avertit Stephen King.

La COVID a réduit en lambeaux l'illusion de l’exceptionnalisme américaine.

En août 2020, Wade Davis, un anthropologue canado-américain qui travaille à l'Université de Colombie-Britannique, a écrit dans une tribune libre pour le magazine Rolling Stone : « La COVID a réduit en lambeaux l'illusion de l’exceptionnalisme américaine ».2 Il faisait référence aux dommages causés par la gestion chaotique de la crise sur l’image et la position internationale des États-Unis.

Cependant, la pandémie semble avoir affaibli le pays de manière tout aussi importante, en provoquant une augmentation massive des inégalités. Alors que des millions d'Américains perdaient leur emploi et sollicitaient l'aide du gouvernement, les plus aisés voyaient leur richesse s'envoler.

Ces niveaux d'inégalité sans précédent ont créé de profonds schismes dans la politique américaine. En rendant le pays de plus en plus difficile à gouverner, ils sapent sa capacité à faire figure de leader sur la scène internationale.

Dans son ouvrage de 1840, Alexis de Tocqueville s'émerveille de la capacité du peuple américain à se gouverner de manière responsable et prudente, et surtout à préserver sa propre liberté. Le chaos qui a surgi de l'élection présidentielle américaine de 2020 renforce l’impression que l'ère de l'exceptionnalisme américain est en train de disparaître. Beaucoup de choses dépendront de la suite des événements. 

Références

  1. « Global Debt Monitor : Sharp spike in debt ratios », Institut de la finance internationale, 16 juillet 2020. https://www.iif.com/Portals/0/Files/content/Research/Global%20Debt%20Monitor_July2020.pdf
  2. Wade Davis, « The unraveling of America », Rolling Stone, 6 août 2020. https://www.rollingstone.com/politics/political-commentary/covid-19-end-of-american-era-wade-davis-1038206/

Information importante

Sauf indication contraire, les points de vue et les opinions exprimés dans le présent document sont ceux d'Aviva Investors. Son contenu ne saurait être interprété comme une garantie de rendement d’un placement géré par Aviva Investors, ni comme un conseil de quelque nature que ce soit. Les informations contenues dans ce document ont été obtenues auprès de sources considérées comme fiables, mais elles n’ont fait l’objet d’aucune vérification indépendante d’Aviva Investors, et Aviva Investors ne peut en garantir l'exactitude. Les performances passées ne présagent en rien des performances futures. La valeur d’un placement et de tout revenu en découlant est susceptible de fluctuer aussi bien à la baisse qu’à la hausse, et il n’est pas garanti que l’investisseur recouvre son montant d’investissement initial. Aucun élément de ce document, y compris les références à des titres, classes d'actifs ou marchés financiers spécifiques, ne doit ou ne peut être considéré comme un conseil ou une recommandation de quelque nature que ce soit. Ce document ne constitue pas une recommandation de vendre ou d'acheter un placement quelconque.

Pour la région Royaume-Uni et Europe, ce document a été élaboré et émis par AIGSL, entreprise de droit anglais immatriculée sous le numéro 1151805. Siège social : St Helen’s, 1 Undershaft, London EC3P 3DQ (Londres, Angleterre). Cette entreprise est agréée et réglementée par la Financial Conduct Authority (autorité des marchés du Royaume-Uni). En France, Aviva Investors France est une société de gestion de portefeuille agréée par l’Autorité des Marchés Financiers, sous le n° GP 97-114, une société anonyme à Conseil d’Administration et de Surveillance, au capital de 18 608 050 euros, dont le siège social est situé 14 rue Roquépine, 75008 Paris et immatriculée au Registre du Commerce et des Sociétés de Paris sous le n° 335 133 229. 

Nos vues